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Churchill et les Français

Ch.16 Epilogue

Grande est, pour l'historien de ma génération, la surprise de constater que les premiers jours de la France libre, analysés en France par une littérature abondante sinon toujours minutieuse, sont complètement négligés de l'autre côté de la Manche #1.

Churchill donne le ton : il présente le retour de De Gaulle, le 17 juin, comme motivé par la seule considération du risque qu'il courait d'être arrêté à Bordeaux - la raison même qu'en avait donnée Spears dans son télégramme - puis il parle de l'appel du 18 juin de la manière la plus sobre. On apprend qu'il est célèbre, radiodiffusé, et qu'il s'adresse au peuple français, puis que l'auteur "se doit d'en citer un passage", ce dont il s'acquitte aussitôt... en trois lignes et demi : celles qui vantent l'Angleterre! Plus de nouvelles ensuite, jusqu'au 24, jour où il est question, en passant, d'un "comité" dirigé par le Français. L'auteur est beaucoup plus prolixe sur les efforts faits pour attirer en Angleterre d'autres personnalités françaises. On avait même préparé l'arraisonnement du Massilia, paquebot transportant en Afrique du nord des parlementaires français, dont Mandel, Campinchi et Daladier. Mais le gouvernement Pétain prit ses précautions et "ainsi disparut l'espoir de constituer, soit en Afrique soit à Londres, un gouvernement français fortement représentatif"#2.

Martin Gilbert est encore plus discret. Son énorme ouvrage, strictement chronologique, relate en détail la journée du 18 juin. Or il n'est pas question de De Gaulle entre le 17, pour reprendre l'information de Spears, et le 23, jour où le Cabinet examine pour la première fois l'éventualité de reconnaître un comité présidé par le général.

Mais le principal témoin s'appelle Spears et son silence est encore plus bavard : ses souvenirs s'arrêtent en queue de poisson, le 17 juin!

A priori, l'explication paraît simple : si l'événement du 18 juin est important pour la France, il pèse peu dans l'histoire anglaise et Churchill, qui avait bien des chats à fouetter, est fondé à ne pas se souvenir de tels détails. Son biographe officiel, qui suit pas à pas les documents écrits, les a trouvés pleins de mille autres sujets, et a élagué celui-ci. Pour l'Angleterre démunie, il était effectivement plus rentable de mettre la main sur Mandel que de promouvoir un quasi-inconnu.

Une autre explication serait à rechercher dans les brouilles qui vont pendant toute la guerre opposer les deux hommes, ainsi que la France Libre à l'ensemble anglo-saxon. De Gaulle, très tôt, n'a pas été sage, ne s'est pas bien conduit, est devenu revendicatif envers ses sauveurs et Churchill, au fond, ne serait pas si fier d'avoir fait aux "peuples de langue anglaise" un tel cadeau. Mais n'y aurait-il pas justement quelque fierté à tirer du fait que la nation voisine, épuisée et résignée, se soit pareillement et si tôt reprise sur le sol de l'Angleterre, préservé par l'inflexibilité churchillienne du défaitisme comme de la défaite?

C'est le moment, une fois encore, de recourir aux papiers du Cabinet et de scruter les témoignages anglais, pour chercher les raisons originelles du malaise.

18 juin : l'appel controversé

Spears, donc, a télégraphié le 17 pour dire qu'il ramenait de Gaulle, en réduisant les raisons de ce transport à une affaire de sécurité - du moins est-ce ainsi que Churchill présente les choses au Cabinet. Il y a là, déjà, un point à éclaircir. Pour que l'Angleterre, qui a assez à faire avec sa propre sécurité, prenne un tel soin d'un ressortissant étranger, il faut que celui-ci aide à consolider celle-là. Ce télégramme était pour la galerie. A Churchill, au téléphone, on en a dit plus le 16 en fin de soirée, à peu près au moment où Baudouin expédiait la demande des conditions d'armistice :
J'explique ce qui s'est passé au Premier ministre, à mots couverts, dis que je ne me sens plus utile où je suis et que je voudrais ramener de Gaulle à Londres le lendemain. Celui-ci est convaincu qu'il va être arrêté et je le crois aussi. Nous cherchions en ce moment un endroit où il pourrait passer la nuit en sécurité. De Gaulle, en Angleterre, pourrait faire beaucoup pour contrecarrer les conséquences désastreuses de la mesure qu'allait prendre le nouveau gouvernement. De là, il pouvait sûrement aider à maintenir l'esprit de résistance#3.

Ces "mots couverts" traduisent des paroles beaucoup plus concrètes de De Gaulle, prononcées quelques minutes plus tôt, toujours suivant le témoignage de Spears :
Il est cependant déterminé à aller en Angleterre et il est essentiel qu'il le fasse sans délai. Le sort de l'Empire français est en jeu. Il n'y a plus personne en France qui veuille ou puisse tenter de le soulever maintenant que Pétain et une équipe de défaitistes ont pris le pouvoir. L'appel à la continuation de la résistance doit être lancé, immédiatement, avant qu'un appel en sens contraire n'émane de Bordeaux. Si l'Afrique du Nord et l'Empire français doivent être sauvés, ce ne peut être que de Londres. Un défi aux défaitistes pouvait être envoyé de là, et cet appel, il en était certain, serait écouté. Il le lancerait lui-même. Que tous ceux qui le pourraient le rejoignent.

D'après Spears toujours, Churchill a parfaitement compris et admis ce plan. La seule chose qu'il discute, c'est l'opportunité du retour de Spears. Cela, déjà, en dit long. Que pouvait-il attendre du maintien sur place de son envoyé personnel auprès de Reynaud? Une chose et une seule : la possibilité d'être informé aussitôt, sans le détour du Foreign Office, des développements de la situation française; c'est donc qu'il l'estimait mouvante et spéculait, soit sur un retour de Reynaud au pouvoir, soit sur le passage du gouvernement Pétain en Afrique du nord, devant des conditions d'armistice jugées trop dures.

Si Churchill en est là, combien plus les autres membres influents de la direction britannique! De Gaulle, dès cette communication, apparaît comme un joker, une carte qu'on garde en réserve pour le cas où il n'y aurait décidément plus rien d'autre à tenter. Le reste va dépendre, pour une bonne part, de l'action personnelle de Spears, de son aptitude à convaincre ses compatriotes que la France est plus couchée qu'ils ne le croient, donc de Gaulle plus nécessaire pour l'appeler au sursaut.

Le Cabinet du 18 juin, présidé par Chamberlain pour laisser, dit-on, à Churchill le loisir de polir son discours sur "la plus belle heure" qui sera prononcé l'après-midi aux Communes #4, entend le ministre de l'Information, Duff Cooper, déclarer que le général de Gaulle a communiqué le texte d'une émission qu'il souhaite faire disant que la France n'était pas vaincue et invitant les soldats français à se rallier à lui.
Le Cabinet de guerre a décidé que, bien qu'il n'y eût pas d'objection à la substance de l'émission, il était indésirable que le général de Gaulle, en tant que persona non grata pour le présent gouvernement français, parle à la radio pour le moment, tant qu'il restait des possibilités que le gouvernement français agisse dans une voie conforme aux intérêts de l'Alliance.

Une note indique :
Les membres du Cabinet de guerre ont été par la suite consultés de nouveau individuellement sur cette question et il a été décidé que de Gaulle serait autorisé à parler à la radio, ce qu'il fit en conséquence le soir même.

Or il n'y a jamais, dans ces minutes, ni notes, ni mention qu'un procédé pareil ait été utilisé pour rapporter une décision sans réunir à nouveau les gens qui l'avaient prise. Pour de Gaulle, décidément, on innove! Mais d'autres détails sont connus par Colville :
Ce matin, le Cabinet discute de la déclaration que de Gaulle souhaite faire en français à la radio d'ici. Bien que ne contenant aucune déloyauté apparente envers le gouvernement Pétain, elle s'en désolidarise de fait, puisqu'elle appelle les Français d'ici et d'ailleurs à se rallier à de Gaulle lui-même.(...)
Le général Spears arrive, et demande à parler à Winston. Il dit que le Cabinet a empêché l'émission de de Gaulle par souci de ne pas faire encore de peine au présent gouvernement français. A cette heure, au contraire, il se doit de témoigner qu'il est essentiel que de Gaulle parle. Cela permettrait de sauver à temps un grand nombre d'avions stationnés à Bordeaux. Winston dit à Spears qu'il serait d'accord, pourvu que les autres membres du Cabinet de guerre le soient aussi, et voilà mon Spears, comme un apôtre en guenilles, qui se lance avec passion dans sa tournée. Plus tard dans l'après-midi, Vansittart et Morton insistent pour que j'aille réveiller Winston, qui vient juste d'entamer sa sieste. Ils cherchent à obtenir son accord sur un nouveau plan de Van, consistant à envoyer Lord Lloyd par avion à Bordeaux pour exposer franchement et carrément les vues du gouvernement de Sa Majesté au gouvernement français. Van estime cela préférable à l'émission de de Gaulle, et incompatible avec celle-ci.
Je monte dans la chambre du Premier ministre. Les stores sont baissés, et Winston tout entier sous les couvertures. Il émerge, les yeux masqués d'un bandage contre la lumière. On se met finalement d'accord que le projet de Van, estimé par Halifax et Morton être celui de la dernière chance, sera mené à bien et aussi que de Gaulle parlera. Halifax pense que nous devons tirer tous les fils à la fois : ils peuvent se croiser, et lord Lloyd être fraîchement reçu si de Gaulle parle; mais il y a déjà un tel chaos en France qu'un peu plus ne devrait pas faire de tort.

Bizarre, bizarre, cet axe Vansittart-Halifax qu'on a déjà rencontré sur le projet d'union franco-britannique et qui se retrouve ici... dans le droit fil, d'ailleurs, de ce projet d'union. C'est ainsi que lord Lloyd, le jour même, télégraphie à Pétain, en annonçant sa visite, que le projet tient toujours, pourvu que l'on transfère en Afrique les ministres et les moyens de défense de la France#5. S'il est difficile d'appréhender les raisons de Vansittart et de ceux qui, tels Morton ou Lloyd, passent comme lui pour des proches de Churchill, le jeu du ministre des Affaires étrangères en revanche paraît clair : il craint à juste titre qu'une France trop vaincue et trop soumise à l'Allemagne ne renforce l'idée que l'Angleterre, menacée dans son existence même par l'effacement de son alliée continentale, doit jouer le tout pour le tout, et attirer dans cette voie, coûte que coûte, les Etats-Unis. Plus que jamais donc il essaie de s'opposer à ce que la France signe une paix séparée, pour mieux attirer tout le monde dans la voie d'une paix générale. Depuis plusieurs jours déjà il insiste sur l'idée que le gouvernement français devrait quitter la France. Pour continuer la guerre? Non pas, pour être sur la touche, recréer la situation de la drôle de guerre où personne ne peut ou n'ose atteindre personne, situation propice aux menées pacifistes. Il ne reste à Churchill qu'une ressource pour torpiller cette démarche qui semble faire des adeptes dans son propre camp : autoriser l'appel du 18 juin. Il en fait une condition pour donner son aval à la mission de Lloyd - auquel sont adjoints le ministre travailliste de l'Amirauté, Alexander, et l'amiral Pound. Halifax fait contre mauvaise fortune bon coeur, avec sa plaisanterie un peu forcée sur les fils qui se croisent. A chacun ses Français et que le meilleur gagne! Il est persuadé, sans aucun doute, d'avoir une main plus belle que Winston, avec son pauvre de Gaulle.

Reste à se demander si le discours de celui-ci sort intact de la tribulation. Le témoignage d'Elisabeth de Miribel est formel : c'est l'après-midi (vers 15 heures) qu'on lui a donné à taper un brouillon "surchargé de ratures"#6. Nul doute qu'à Duff Cooper on avait remis un texte lisible. Il y a donc eu deux appels et aussi deux dactylos. La première peut avoir été anglaise, si de Gaulle a dicté son texte, soit au téléphone, soit de vive voix au cours de ses déplacements du matin. Car Elisabeth de Miribel note qu'il "s'est absenté une partie de la matinée", avant de sortir pour déjeuner. Certes, Colville fait du premier texte un résumé qui paraît s'appliquer au second, notamment par le fait qu'il épargne Pétain tout en appelant les Français à se rallier à lui-même. Mais son journal n'est daté qu'en jours, et non en heures : s'il écrit le soir tous les paragraphes cités ci-dessus, il peut croire qu'il n'y a jamais eu qu'un texte, et citer le second comme s'il avait été proposé dès le matin. Si corrections il y a eu, les tractations de l'après-midi indiquent dans quel sens : de Gaulle a édulcoré son appréciation du gouvernement Pétain, soit qu'il ait senti que c'était nécessaire pour être admis sur les ondes, soit que Duff Cooper en ait fait une condition explicite.

Il faut encore signaler que Geoffroy de Courcel a toujours refusé d'admettre que de Gaulle ait pu communiquer aux Anglais, ce jour-là, le moindre texte#7. Une transmission téléphonique a bien pu cependant lui échapper. D'autre part, il ne fait pas état de l'absence du matin. Son dernier texte connu sur le sujet, paru dans la Revue de la France Libre pour le cinquantenaire du 18 juin, s'efforce de faire cadrer son propos avec la minute du Cabinet en disant :
Je l'accompagnai à un déjeuner qu'il eut avec M. Duff Cooper (...); c'est le seul contact que le général de Gaulle eut avec un membre du gouvernement britannique et sans doute il exposa le thème général de son discours à M. Duff Cooper.

Mais, même si on admet qu'un "thème général" a pu être présenté aux membres du Cabinet comme un texte de discours, une contradiction demeure, puisque la réunion du Cabinet a lieu avant le déjeuner.

19 juin : la vraie rupture

C'est le 19 juin que de Gaulle rompt, dans son discours radiodiffusé, ouvertement avec Vichy. On n'a jamais expliqué pourquoi.

Le texte, sans doute laborieusement négocié, du 18, commençait ainsi :
Les chefs qui, depuis de nombreuses années, sont à la tête des armées françaises ont formé un gouvernement. Ce gouvernement, alléguant la défaite de nos armées, s'est mis en rapport avec l'ennemi pour cesser le combat.

Le lendemain, il quitte ce style prudent et allusif :
A l'heure où nous sommes, tous les Français comprennent que les formes ordinaires du pouvoir ont disparu. Devant la confusion des âmes françaises, devant la liquéfaction d'un gouvernement tombé sous la servitude ennemie, devant l'impossibilité de faire jouer nos institutions, moi, général de Gaulle, soldat et chef français, j'ai conscience de parler au nom de la France.

Jean Lacouture donne trois raisons qu'il aurait eues de ménager encore le maréchal : le souhait des Anglais dans ce sens, la nécessité de ne pas trop dévaloriser un pouvoir sur le point de marchander avec l'Allemagne des particules d'autonomie qui pourront favoriser la France Libre elle-même, l'état d'esprit des chefs coloniaux qui, tel le général Noguès, Résident au Maroc et commandant en chef de l'armée française d'Afrique du nord, vomissent à la fois l'idée d'un armistice englobant les colonies et celle d'une rupture avec Pétain et la métropole#8.

Il est bien possible que ces trois raisons soient les bonnes... c'est-à-dire qu'elles aient milité, dans l'esprit du général, en faveur de sa décision de rupture. Les Anglais? Quels Anglais? Ceux qui le 18 ont fait toutes les difficultés du monde, ont montré une telle propension à ménager toutes les parties que de Gaulle a dû, pour ne pas être interdit de parole, édulcorer son texte? On ne voit pas, dans les vingt-quatre heures qui séparent les deux appels, d'événement qui amène de Gaulle à hausser le ton : c'est donc qu'il en avait déjà l'intention la veille!

Ménager Pétain pour adoucir l'armistice? Il n'y a plus de place pour un tel jeu, du moins à ses yeux. Sa démarche même consiste à refuser d'attendre des Allemands quoi que ce soit qu'on ne leur arrache par la force.

Ne pas brusquer Noguès? Justement, c'est ce que de Gaulle a résolu de faire. Ce même 19 juin, il lui télégraphie pour se mettre "sous ses ordres" : procédure pour le moins inhabituelle, sauf à considérer qu'il n'y a plus de gouvernement.

Nous sommes dans le droit fil de la note du 8 : il faut lutter, partout où c'est possible, s'accrocher à la moindre terre française. Comme le précisent la suite et la fin du message :
Au nom de la France, je déclare formellement ce qui suit :
Tout Français qui porte encore des armes a le devoir absolu de continuer la résistance.
Déposer les armes, évacuer une position militaire, accepter de soumettre n'importe quel morceau de terre française au contrôle de l'ennemi, ce serait un crime contre la patrie.
A l'heure qu'il est, je parle avant tout pour l'Afrique du Nord française, pour l'Afrique du Nord intacte. L'armistice italien n'est qu'un piège grossier.
Dans l'Afrique de Clauzel, de Bugeaud, de Lyautey, de Noguès, tout ce qui a de l'honneur a le strict devoir de refuser les conditions ennemies.
Il ne serait pas tolérable que la panique de Bordeaux ait pu traverser la mer.
Soldats de France, où que vous soyez, debout!

Il y a bien des chances que ce texte du 19 au soir ressemble à la version primitive, celle du 18 au matin. On y retrouve, en tout cas, l'esprit dans lequel le sous-secrétaire d'Etat a constamment agi depuis sa nomination. Mais des révélations récentes sont venues compliquer encore la question... à moins qu'en définitive elles ne l'éclaircissent.

Un cinquantenaire à rebondissements

Un célèbre animateur de radio et de télévision français, Jean-Christophe Averty, a été à l'origine d'une passionnante découverte. Laquelle oblige tellement à réfléchir que, trois ans plus tard, aucun livre n'en a encore parlé et seulement un journal de quelque diffusion, le Figaro#9. Encore a-t-il choisi pour le faire la période estivale, peu propice au retentissement des trouvailles.

Averty réalise une émission, les Cinglés du music-hall, au cours de laquelle il passe les enregistrements les plus rares, soustraits à la poussière des greniers. Au début de 199O, un auditeur lui jette un défi : retrouver le disque de l'Appel du 18 juin. Cette personne était sceptique devant l'affirmation, prononcée à l'époque par les employés de la BBC et reprise par les auteurs les plus divers, suivant laquelle le discours n'avait pas été enregistré faute de moyens : tous ceux de la maison auraient alors été mobilisés par le discours de Churchill. Averty relève le défi, fait appel à son public et récolte, à défaut de l'objet des recherches, une ample moisson de pièces déconcertantes :
- le procès-verbal de la BBC concernant l'émission, signé de sa productrice Elisabeth Barker, établissant de manière définitive qu'elle a eu lieu à 22 heures et non, comme beaucoup l'affirmaient à commencer par de Gaulle, peu après 18 heures;
- une note du rédacteur en chef de la station, J.B. Clark, faisant état, à l'usage de son service "d'outre-mer", de deux appels téléphoniques d'un nommé Wellington, collaborateur de Duff Cooper au ministère de l'Information, l'un peu avant 20 heures, l'autre quelques minutes plus tard, pour communiquer des instructions gouvernementales;
- la transcription d'une écoute suisse, donnant du message de 22 heures une version différente du texte universellement connu.

Une partie de ce dossier a été rassemblée par une petite équipe de passionnés d'histoire habitant dans la région du Mans et publiant, sous la direction de Jacques Fourmy, la Revue historique et archéologique du Maine#10.

Le texte de J.B. Clark (donné ci-après, annexe 5 p. 0000), établit que Wellington, chargé en ce 18 juin, cela ne s'invente pas, de contrôler celui que maints Anglais tenaient pour un nouveau Napoléon, a annoncé lors du premier appel l'aval du Cabinet pour la diffusion du message, sous réserve de "quelques aspects encore en discussion entre le Ministre et le Foreign Office". C'est Clark qui alors suggère un "arrangement" : puisqu'il n'est plus temps de diffuser l'émission au bulletin français de 20h15, on pourrait annoncer qu'elle passera dans le suivant, prévu à 22h. Wellington téléphone quelques minutes plus tard l'autorisation de procéder ainsi.

Le même dossier fait état d'un télégramme du général Colson, ministre de la Guerre, interdisant à de Gaulle, à 20h35, de prononcer quelque discours que ce soit.

On peut ajouter à cette série deux faits d'autre nature :
- le 19 juin au soir, de Gaulle et Courcel, qui se sont couchés tôt après l'émission, sont réveillés par le général Lelong, porteur d'un message de Weygand enjoignant à de Gaulle de rentrer immédiatement, faute de quoi il encourrait la peine capitale. C'est Geoffroy de Courcel qui confie cette information début mai 1990 à Elisabeth de Miribel, laquelle en fait état le 10 dans une conférence#11
. - c'est aussi vers 1990 que le lieutenant-colonel Branthôme parvient à percer le mur de silence sur lequel s'étaient brisées depuis cinquante ans ses révélations. Seuls les journaux d'extrême-droite, à faible diffusion, Rivarol et Présent s'étaient décidés à en faire état, à diverses reprises#12. Roger Peyrefitte leur donne une audience plus ample dans ses Réflexions sur de Gaulle, en 1991#13. J'ai pu moi-même, rencontrant ce témoin le 5 mai 1993, obtenir certaines précisions.

La piste mène au Mont-Valérien

Principal théâtre des exécutions de résistants pendant la guerre, le Mont-Valérien abrite aujourd'hui un mémorial où le chef de l'Etat, qu'il s'appelle de Gaulle ou non, préside depuis 1945, chaque 18 juin, une grande cérémonie. Le survivant qui aujourd'hui témoigne sur les débuts du gaullisme habite un peu plus loin sur la colline, dans une banlieue verdoyante qui n'a guère changé depuis l'avant-guerre. Sa maison est, comme lui-même, en retrait; on y accède par un étroit couloir entre les jardins. La vérité ne se remarque pas depuis les grandes avenues. Elle se mérite.

Cet officier d'aviation, capitaine frais émoulu de l'Ecole de guerre en 1940, était alors en poste à Londres, au sein de la mission française de l'Air. Le 2O juin, à partir de 22 heures, il aurait dû convoyer de Gaulle vers Bordeaux, en accord avec le général Lelong et en application de l'ordre donné par Weygand. La mission lui avait été confiée, par un coup de fil de l'ambassade, vers 8h du matin. De Gaulle souhaitait rentrer immédiatement, mais s'était rangé à l'avis de l'aviateur, qui, son appareil n'étant pas armé, estimait indispensable de voler de nuit. Si de Gaulle s'était adressé à la mission française de l'Air, c'est que les Anglais lui avaient refusé un moyen de transport. Mais ils ont aussi empêché le vol de l'avion de Branthôme, en siphonnant ses réservoirs puis en le plaçant sous bonne garde. Il en fut informé par son homme d'équipage, l'adjudant Des Pruniers, avant 9 heures et il rappela aussitôt l'ambassade. De Gaulle, alors, sollicita une nouvelle fois les attachés militaires français, leur demandant avec humeur d'élever une protestation. Ils refusèrent et Branthôme a appris peu après, de la bouche du colonel Fournier, attaché de l'Air, que le plus virulent avait été l'amiral Odend'hal, attaché naval. Il avait dit à de Gaulle que c'était bien fait pour lui et qu'ayant voulu gagner l'Angleterre, il n'avait qu'à y rester.

L'historien doit ici se faire archéologue. Dans un paysage où surnageaient quelques pans de mur, la pioche a soudain dégagé un bâtiment. Se prolonge-t-il et vers où? Faut-il fouiller plus profond? Deux éléments du nouveau paysage comme le texte de 22h, le 18, et le projet de voyage du 20 ont-ils un lien, que des dégagements supplémentaires feraient apparaître?

Mais la comparaison avec l'archéologie ne s'arrête pas là. Cette discipline est fertile en découvertes qui, ajoutées à d'autres plus anciennes, leur donnent un relief inattendu. C'est le cas, ici, d'une lettre bien connue de De Gaulle à Weygand, dont on ne cite ordinairement que la fin, alors que son début s'ajuste magnifiquement aux révélations de Courcel et de Branthôme - et aurait dû retenir davantage l'attention :#14

Tout confirme que le discours radiodiffusé du 19 était bien le franchissement du Rubicon, et qu'il avait été immédiatement perçu comme tel à Bordeaux#15. Reste à expliquer l'obéissance du destinataire à la mise en demeure.

Avant d'aller plus loin, il faut relever que la dissimulation actuelle tourne au ridicule. C'est en 1978 que la BBC a fourni à J.C. Averty ses grilles de programmes ainsi que la pièce signée d'Elisabeth Barker. Ce demi-aveu ne ressemble à rien. On imagine mal qu'un employé quelconque ait pris sur lui de renseigner un homme de radio français, après quarante ans de brouillard. Quelqu'un a dû décider qu'il était temps d'en venir au fait. Mais pourquoi si lentement? Pourquoi, lors de ma visite de juillet 1992, le point 7 des délibérations du Cabinet matinal, le 19 juin, était-il encore, comme en temps de guerre, voilé par une tache blanche?

Je suggère qu'on relise, en préalable au nouveau récit que permettent les éléments mis au jour en 1990, une page des Mémoires de guerre:
Il y a dans ces lignes des obscurités, voire des contradictions. Il n'y a pas une seule inexactitude. A une réserve près : Jean-Christophe Averty a remarqué que sa très complète collection de grilles, fournie par la BBC, fait apparaître que le discours du 19 juin n'a pas été diffusé. Il ne s'agit pas des programmes, mais de la constatation, sur écoute, de ce qui est réellement diffusé#16. Cela ne jurerait pas trop avec le reste de la documentation : de Gaulle et Courcel ont pu se rendre à la BBC pour un enregistrement et l'ordre menaçant de Weygand, qui leur est signifié juste après, peut avoir sa source dans le télégramme expédié un peu plus tôt à Noguès. La fermeture de la radio dès le 19 ne serait qu'une raison de plus, pour de Gaulle, de quitter Londres. Signalons, à l'appui de la thèse d'Averty, quelques fait troublants : il n'existe pas non plus d'enregistrement du discours du 19 - et là, aucune explication n'est avancée, par personne; si de nombreux témoins ont déclaré avoir entendu l'appel du 18, aucun témoignage certain n'existe sur celui-là. Cependant, la preuve par les grilles ne me paraît pas absolument décisive. Seule une preuve par des écoutes détaillées le serait.

J'estime fécond, d'autre part, de conserver le plus longtemps possible l'hypothèse que de Gaulle, dans ses mémoires, ne ment que par des omissions, le plus souvent charitables, dictées par le souci de ne pas démolir certaines légendes anglo-saxonnes, et tout particulièrement celle de l'unanimité du War Cabinet. A cet égard, je constate que son livre traite différemment les deux discours du 18 et du 19. Le premier a été "lu au micro" et son texte, en annexe, est intitulé "appel aux Français" : voilà qui, sans le dire, laisse intacte la possibilité qu'il n'ait pas été diffusé. Tandis que le discours du 19 est dit avoir été prononcé "à la radio", et son titre porte : "appel radiodiffusé".

Je propose donc, dans l'attente des documents encore captifs, de considérer pour l'instant le texte du 19 comme authentique et réellement diffusé par la BBC. Les lignes suivantes, qui reconstituent les faits en fonction des documents disponibles, s'inspirent de ce postulat.

Le 18 juin, dans la matinée, de Gaulle soumet à Cooper un texte, que nous appellerons A, sévère pour Pétain et engageant (comme le souhaitait Spears) les gouverneurs des colonies à lui désobéir. Il est refusé par le Cabinet. A 15 h, de Gaulle transmet à Elisabeth de Miribel un texte B, qui épargne le maréchal, évoque à peine l'Empire et ignore ses gouverneurs. A 18h, il entre dans les locaux de la BBC pour l'enregistrer. La sieste de Churchill débute assez tard, puisque son discours aux Communes prend place entre 15h49 et 16h25#17. On peut donc supposer que Spears fait sa tournée des ministres avec le texte B, et que Halifax gagne du temps en demandant de nouvelles modifications. Peu avant 20h, Wellington téléphone que l'accord est en vue, mais que l'émission ne peut avoir lieu dans le cadre du bulletin français de 20h15. C'est que de Gaulle s'est déclaré prêt à toute modification pourvu qu'un texte passe : l'important n'est-il pas de hisser les couleurs? C'est bien l'avis de Colson et de Weygand, d'où le télégramme de 20h35 interdisant tout discours. A ce moment-là, de Gaulle revient dans les studios. Il boit le calice jusqu'à la lie : son texte (annexes 6 et 7, p. 0000)#18 ne se contente plus d'épargner Pétain, il va jusqu'à le blanchir. Non seulement, au début du message, il est dit et répété que Pétain ne veut signer qu'un armistice "honorable" mais, au bout de la phrase "Ce sont les chars, les avions, la tactique des ennemis qui ont surpris nos chefs", on a médiocrement gommé le cinglant "au point de les amener là où ils en sont aujourd'hui" et aussi, au passage, "la tactique" : on essaie ici de faire croire que , d'après de Gaulle, tout s'est joué sur la quantité du matériel... mais au prix d'une distorsion avec le reste du message, puisqu'à la phrase précédente on a laissé subsister "la tactique". Et surtout, malgré tous les efforts, le texte n'a plus aucune logique : il appelle à la fois à l'armistice et à la continuation de la lutte. Constatation faite le soir même par Colville : cette version est en tout cas celle qui cadre le mieux avec les lignes de son journal citées plus haut, suivant lesquelles l'appel ne contient "aucune déloyauté apparente" envers le gouvernement de son auteur, mais le désavoue tout de même en appelant les auditeurs à se rallier à lui-même. Il a été, décidément, bien mal informé des péripéties de la journée, dont on peut déduire que Halifax a été inflexible, borné, peut-être sadique ...et Churchill, bien peu maître de la situation.

Cependant, le Premier ministre avait la possibilité physique de suivre de près les tractations ultimes, puisque lui-même se trouvait dans les locaux de la BBC : il y répète son discours des Communes à partir de 20h30#19.

Il semble bien de Gaulle parle ensuite en direct, puisque le journaliste de la BBC Leonard Miall a raconté qu'il avait, à la surprise générale et au vif mécontentement des Anglais présents, annoncé le 18, à la fin de son appel, qu'il parlerait le lendemain. La chose est confirmée par l'écoute suisse#20 . La bagarre se prolonge avec la diffusion du texte écrit. On ne sait par quelle influence ou quel hasard le Times et les principaux journaux anglais du 19 donnent la version B. Voilà qui permet à de Gaulle de considérer comme son seul et unique appel ce compromis raisonnable et de s'employer à ce qu'il devienne le "texte que l'on connaît". Le texte C fera l'objet d'un reniement compréhensible. C'est la situation d'un grand romancier peu pressé d'avouer qu'il a dû, pour manger, écrire une niaiserie pornographique. Mais la BBC, impitoyable - ou objet de la vigilance halifaxienne -, donne aux agences le texte C, et on le retrouve dans les journaux français#21, avec des variantes peu significatives par rapport à l'écoute des services helvétiques. Celle-ci, en partie au style indirect, semble plus soucieuse d'exprimer la teneur du propos que de le rendre exactement. On doit donc considérer le texte des journaux français comme la meilleure approximation disponible de l'appel, tel que les auditeurs ont pu l'entendre. Et on peut à présent goûter l'ironie du destin : l'information première, sur la dissidence du général de Gaulle, de ses concitoyens, est venue d'un texte revu et corrigé par un Anglais pacifiste, désireux de le rendre compatible avec le discours prononcé la veille par Pétain.

Les passes d'armes préalables à l'émission expliquent probablement la légende du défaut d'enregistrement. De Gaulle, raconte Elisabeth Barker, en demande copie le lendemain#22. Ce qu'il veut, bien sûr, c'est le texte B. Mais il n'est pas question, pour ceux qui ont poussé jusqu'au ridicule l'altération du discours, de répandre l'enregistrement de la version précédente. Un compromis, explicite ou non, s'élabore : on ne parlera plus d'enregistrement, on dira qu'il n'y en a pas eu.

Le 19, l'affaire rebondit. Mais là, peu de documents encore. Rien dans Colville ni dans les actuelles archives du Cabinet. La seule chose à laquelle se raccrocher, c'est le discours incendiaire du soir. De Gaulle a-t-il fait un coup de force, soumis un texte et prononcé au micro une version différente? Mais comme le 18 il avait déjà abusé du direct, il est vraisemblable qu'on a pris des précautions et diffusé, ce jour-là, un enregistrement. Il faut donc supposer un coup de force de Churchill lui-même, convaincu par Spears que le message du 18, quelle dans la version diffusée comme dans les variantes imprimées, était trop anodin et ne mettait pas assez vigoureusement les gouverneurs de colonies devant leurs responsabilités.

L'affaire confirme, en tout cas, la puissance de Halifax : plus question, après ce coup, de laisser de Gaulle parler. Le pétainisme aurait coulé des jours tranquilles jusqu'au 22 juin, date de l'émission gaullienne suivante... s'il n'y avait pas eu Hitler.

Le crucial 20 juin

Si donc on estime que de Gaulle a été lâché par Churchill le 19 au soir comme un fauve, contre les partisans du compromis, il l'est aussi le lendemain - ou plus tard dans la soirée - mais dans un autre sens : d'une manière ou d'une autre le Premier ministre le désavoue, en acceptant de le priver de micro. D'où, sans doute, l'épisode de l'avion. De Gaulle, qui a tiré le maximum de son séjour à Londres, veut courir sa chance, à présent, en territoire français. Mais il devient urgent de restituer les choses dans leur contexte mondial.

Il est peu de lectures plus impressionnantes que les pages 294 à 425 des Archives secrètes de la Wilhelmstrasse#23. On y voit la diplomatie du Reich tisser, entre le 16 et le 22 juin 1940, une oeuvre maîtresse : elle se donne les moyens d'éliminer complètement l'Angleterre du continent, voire de lui damer le pion sur d'autres théâtres. Des accords économiques, souvent accompagnés de conventions militaires, sont proposés à l'Italie, à l'Espagne, au Danemark, à la Grèce, à la Yougoslavie, à la Suède. Le Führer négocie personnellement avec les deux premiers pays, recevant le 16 un envoyé spécial de Franco, le général Vigon, et causant longuement avec le Duce à Munich le 18. Les pays pressentis répondent en ordre dispersé - la Yougoslavie traînant le plus les pieds, comme elle le fera près d'un an plus tard sur la question du pacte tripartite. Mais l'objectif évident, celui de priver l'Angleterre, au cas où elle s'obstinerait dans la guerre, de tout appui militaire et de toute relation économique sur le continent, paraît en bonne voie d'être atteint et c'est sans doute ce qui compte le plus. Hitler met en place les linéaments de son blocus continental, pour décider les appeasers de Londres à durcir leur action, car il est bien évident qu'en cas de paix générale les traités militaires seraient sans objet; quant aux traités économiques, ils ne garderaient d'influence, en temps de paix, que si celle-ci tardait et si les échanges des pays concernés s'orientaient durablement vers le Reich. Lequel s'enhardit jusqu'à négocier avec l'Irlande, dont le président De Valera, le 20 juin, se voit offrir l'Ulster sur un plateau, en échange d'une aide apportée à l'Allemagne pour faire capituler l'Angleterre. Le Japon aussi est sollicité de privilégier davantage l'Allemagne comme partenaire commercial, contre une vague offre de bons offices allemands dans son conflit avec la Chine. Enfin les deux grandes dictatures latino-américaines, le Brésil de Vargas et l'Argentine de Peron, sont encouragées à refuser l'alignement sur les Etats-Unis et à promettre elles aussi, pour l'après-guerre, de réorienter leur commerce en direction du Reich.

Du côté de l'URSS, si la prudence est de mise, des signes discrets d'un changement d'orientation commencent à se faire sentir. Le plus net, déjà relevé par Maurice Schumann#24, consiste à recevoir avec les honneurs dus à un chef d'Etat, mais sans publicité, le président lithuanien Smetona, lorsqu'il quitte son pays devant l'avance soviétique, le 18 juin. Les diplomates allemands commencent d'autre part à se faire un peu moins évasifs lorsque leurs collègues finlandais et roumains sollicitent aide et protection contre les visées russes, à l'instar de Ribbentrop en personne, qui le 16 fait savoir à Molotov qu'on souhaite à Berlin un règlement pacifique de la question bessarabienne et ce, "après la guerre"#25

. Tel est le contexte de l'armistice franco-allemand. Or, pendant cinq grandes journées, Hitler noue tous ces fils, pour la plupart au vu et au su de la planète ou, du moins, des milieux informés, sans répondre un traître mot à la demande française des conditions d'armistice.

Les nerfs de Pétain, Weygand et autres Bordelais d'adoption sont mis à rude épreuve. Le 17 à 13 heures, le maréchal paraît sûr de son coup, lorsqu'il déclare à la radio qu'il faut cesser le combat. C'est Baudouin, nouveau ministre des Affaires étrangères, qui impose la prudence et fait, à l'usage de la presse, modifier le passage en "il faut tenter de cesser le combat".

Outre ses désastreuses conséquences stratégiques, la petite phrase amène un effondrement diplomatique : Hitler, rassuré, peut laisser la France cuire dans son jus et consacrer tous ses moyens à la recherche de la capitulation britannique. Par le truchement espagnol, l'Allemagne commence le 17 par accuser réception de la demande française, en indiquant qu'une réponse y sera donnée après une rencontre de Hitler et de Mussolini, dont la date n'est pas encore fixée#26. De Gaulle, on le voit, aura quelque raison d'affirmer le 19 que "l'armistice italien n'est qu'un piège grossier". Cette manière de répondre à Pétain en rencontrant Mussolini ajoute à la défaite militaire un camouflet diplomatique, et augmente la rage des patriotes. Le 19 à Oh25#27, message suivant : l'Allemagne se contente de demander le nom des négociateurs français - comme s'il était déjà entendu qu'on négocie. Le message indique par ailleurs que le gouvernement français doit demander aussi un armistice à l'Italie, et ce par l'intermédiaire de l'Espagne, alors qu'il avait l'intention d'utiliser celui du Vatican. Hitler fait donc durer les choses, au maximum. Il prend le risque, calculé, de rouvrir un espace aux partisans de la poursuite de la guerre en Afrique.

Ce soir-là, comme pour désespérer les zélateurs de l'armistice, il s'offre même le luxe de bombarder un quartier de Bordeaux, assassinant soixante-trois personnes#28. Ce n'est que le 21 au soir que le général Huntziger, chef de la délégation française, téléphone à Bordeaux, depuis la clairière de Rethondes, les "clémentes" et "non déshonorantes" conditions d'armistice. C'est donc le 22, aux petites heures, que le gouvernement en délibère, et que l'Angleterre, un peu plus tard, en a connaissance. Cinq jours gagnés pour multiplier les embarras de Churchill, et encourager ses adversaires à plaider, devant les députés et divers cercles influents, que tout est décidément fini, puisque le vainqueur tient à merci la France.

Si, le 17, la résignation bat son plein, au cours des journées suivantes le départ des pouvoirs publics vers l'Afrique du nord est à l'ordre du jour, et on voit Lebrun, Herriot, Jeanneney, Mandel et Campinchi agir dans ce sens. Les Baudouin et les Bouthillier, entièrement acquis à la cessation du combat indépendamment de l'Angleterre mais soucieux de sauvegarder les apparences, sont obligés d'envisager le départ du gouvernement. Leca a, là-dessus, quelques bonnes formules :
Négocier librement. Cela peut faire sourire, vu les circonstances. Mais Baudouin s'accrochait passionnément aux signes extérieurs de liberté qui seuls pourraient donner valeur à un accord d'armistice. Il fallait que les Allemands fussent à distance respectable, il fallait que les mitraillettes ne fussent pas braquées à bout portant sur MM. les ministres#29. D'où l'idée, agitée dans l'après-midi du 19 et abandonnée seulement le 21, d'un départ du gouvernement pour Perpignan, demi-mesure pour ne pas trancher entre Bordeaux, qui devient intenable, et Alger, que Pétain et Baudouin ne veulent pas encore envisager. In extremis, Hitler paraît entendre les avertissements que les milieux les plus favorables à l'Allemagne, animés par Laval, ont multipliés par l'intermédiaire de Lequerica, en entamant la négociation le 21. La veille, Alibert avait obtenu que tout le monde restât un jour de plus à Bordeaux, au moyen de fausses nouvelles militaires et d'un faux ordre de Pétain#30

. La mission de Lloyd, Alexander et Pound arrive le 19 juin dans cette atmosphère incertaine. Elle ne fait que réaffirmer les propositions d'union, pour peu que les pouvoirs soient transférés en Algérie, devant des interlocuteurs toujours aussi peu empressés. Jean Monnet et ses principaux collaborateurs sont venus en même temps, pour appuyer la tentative et, à défaut de l'union, ramener des personnalités. Ils reviennent doublement bredouilles#31

. Reynaud se singularise une fois de plus. Il prépare, lui, un départ pour Washington, où il serait l'ambassadeur de Pétain. Le maréchal lui a demandé cela comme un service dans la soirée du 17; en fait, d'après Leca, c'est Baudouin qui en eut l'idée et pressentit l'intéressé dans l'après-midi#32. Ne peut-on dès lors estimer que Reynaud lui-même a souhaité cette solution, surtout si on se souvient qu'il l'envisageait déjà en février, comme une issue de sa querelle avec Daladier? Pour l'instant, il n'est pas pressé de donner suite, hésitant à représenter un gouvernement qui aurait signé un armistice "déshonorant". C'est donc pour lui une option d'attente, qui lui permet, une fois de plus, de ne pas se prononcer, tout en gardant l'espoir d'un grand rôle; ne s'étant certainement pas converti à l'idée d'une pérennité de la résistance anglaise, il doit penser que Washington n'est peut-être pas un mauvais endroit pour attendre l'ouverture de l'inéluctable conférence.

C'est dans ces conditions que part le Massilia, le 21, sur ordre du gouvernement qui l'a "mis à la disposition des parlementaires" depuis le 19 mais a, depuis, fait retarder son départ. Seuls en profitent 29 députés et un sénateur. Herriot et Marin avaient fait porter leurs bagages à bord et les ont retirés au dernier moment. Jeanneney est parti pour Perpignan, mais a été rappelé en cours de route. Les parlementaires qui l'empruntent sont certainement parmi les moins enthousiastes de la capitulation : on retrouve là Mandel, Zay, Campinchi et Mendès France, ainsi que Daladier. Résistants si l'on veut, ils se sont pourtant laissés engluer dans l'atermoiement général. Ils prennent un risque. L'armistice peut être signé pendant qu'ils seront en mer et ses partisans l'emporter, en Afrique du nord, sur ses adversaires. Les passagers seront alors accueillis par des personnalités respectueuses de cette signature et soucieuses de faire partager ce respect.

C'est exactement ce qui se passe. Mandel a refusé plusieurs propositions de transfert en Angleterre #33. Il voulait rester en terre française. Rien ne confirme que Churchill ait tenté d'arraisonner le bateau, en revanche il tente un effort désespéré le 25, alors que le Massilia vient d'arriver au Maroc : Cooper et Gort s'y rendent en hydravion mais les autorités, méfiantes, leur interdisent de rencontrer les passagers. Le piège se referme pour Mandel le lendemain : il est mis en résidence surveillée et ne retrouvera pas la liberté.

Léo Hamon, alors jeune avocat et actif militant antifasciste, vient de rappeler dans ses Mémoires que les choix géographiques n'avaient rien d'évident :
Tout alors changeait d'une heure à l'autre. Sur ce quai, Guy Menant paraissait le mieux placé pour échapper à l'emprise allemande. Il fut intercepté avec le Massilia. En fait, c'est René Cassin, descendu à Bayonne, qui put monter sur un bateau polonais, arriver en Angleterre et tenir dans la France libre le rôle éminent que l'on sait. #34

Mais tous ces destins joués à quelques heures et quelques kilomètres près soulignent par contraste les réflexes physiques et politiques du général de Gaulle.

Relisons donc, à la lumière de tout ce contexte, ses faits et gestes du 20 juin. Il n'a aucun moyen de savoir que le chat s'apprête à rattraper la souris, que Hitler, déçu de la ténacité anglaise, va changer de tactique et capitaliser, en accordant brutalement l'armistice différé depuis tant de jours, l'effondrement de la France. Il n'est sans doute pas enchanté de ce séjour anglais où des politiciens l'utilisent comme une balle de golf. On comprend qu'il saisisse l'occasion d'un rapprochement avec ceux qui, en France, ne réussissent pas à capituler. Retournement acrobatique mais, tout de même, précautionneux. Il promet à Weygand de rentrer dans le rang s'il n'y a pas d'armistice dans les 24 heures : c'est justement le délai que Hitler met à profit pour enclencher la négociation.

De Gaulle a très vite décidé de profiter du message de Weygand pour se refaire une virginité du côté français, en rentrant dans la discipline et en laissant croupir dans un oubli propice les gestes et les mots par lesquels il s'en était depuis le 16 affranchi. Après le passage de Lelong, il ne se recouche pas, mais sollicite par un truchement quelconque le couche-tard qu'est Churchill. Si ce n'est l'inverse, car le Premier ministre a peut-être des commentaires à faire sur l'accueil fait par les membres du Cabinet de guerre au discours abrupt du général. Seul le résultat de ces tractations est pour l'instant connu : tôt dans la matinée, de Gaulle, n'ayant pu obtenir un avion anglais, en sollicite un de la mission française et Branthôme reçoit un ordre de transport vers Bordeaux.

Pourquoi Bordeaux et non Perpignan? Probablement parce que cette destination du repli gouvernemental reste très hypothétique, voire n'est pas connue à Londres. Si on en croit Colville, c'est après 11h30 qu'il apprend de Lloyd, retour de Bordeaux, que le départ est "presque certain", mais vers l'Afrique du nord#35. Le "presque" est instructif. Il signifie que de Gaulle met son poids dans la balance pour transformer cette éventualité en réalité. Le 20 juin est symétrique du 18 : de Gaulle, après être allé chercher sur le sol anglais une possibilité ce continuer la guerre, revient aussitôt, à tous risques, pour participer en terre française à la lutte suprême contre l'armistice.

Compte-t-il, en cas d'échec, passer en Afrique du nord et essayer de soulever l'Empire avec des hommes qu'il sent plus décidés que les autres, comme Peyrouton? Veut-il faire sa jonction avec les parlementaires du Massilia? Ces éventualités restent brumeuses - tout comme l'identité et les mobiles des Anglais qui ont confisqué l'avion.

Se peut-il qu'ils aient agi sur l'ordre de Churchill? Mais que faire, alors, du passage de la lettre à Weygand signalant que les relations personnelles de l'expéditeur avec le Premier ministre restent excellentes? Au contraire, un passage des Mémoires de guerre laisse entendre que la France Libre a été très tôt persécutée sur le sol anglais, par des autochtones qui ne se nommaient ni Churchill ni Spears :#36.
Ce texte établit qu'une fois de plus le "commandement", c'est-à-dire Dill, ne tire pas dans le même sens que le Premier ministre. Il est possible, donc, que l'immobilisation de l'avion de Branthôme ait été le fait d'adversaires de Churchill, craignant de voir un ami de celui-ci relancer le bellicisme sur les rivages nord-africains.

Résumons : soit Churchill lui-même interdit à de Gaulle de retourner en France, mais aucun mobile n'apparaît - sinon l'obligation de souscrire à une volonté du Cabinet. Soit c'est, une fois de plus , le parti anglais de la paix qui, en toute complicité avec les partisans français de l'armistice, à commencer par ceux de l'ambassade, met des bâtons dans les roues et contrarie par tous les moyens les initiatives churchilliennes. En tout hypothèse, le fait que Churchill soit impuissant à fournir à de Gaulle un moyen, soit de diffuser ses idées, soit d'aller personnellement les défendre en France, donne, une fois de plus, la mesure de sa fragilité politique. C'est un Premier ministre de plus en plus théorique.

Il faut enfin se demander si de Gaulle est bien raisonnable, de vouloir rentrer. N'est-il pas promis aux menottes, voire à la camisole de force, dès sa descente d'avion? Là-dessus, un indice : le curieux texte par lequel Weygand, en 1955, nie avoir jamais vu la lettre du 20 juin, publiée l'année précédente.

On veut bien que Weygand ait sincèrement cru que de Gaulle était irréaliste, mais de là à penser que le jeune général se méprenait sur l'état des relations postales entre l'Angleterre et la France et avait mis comme si de rien n'était sa lettre à la boîte, sans en communiquer la teneur à Lelong ni au service du chiffre de l'ambassade, il y a un pas que pour ma part je ne franchirai pas : de Gaulle ne pouvait se conduire ainsi, ni Weygand le croire. Son peu de hâte à dévoiler ses sentiments au reçu de ce message ne pourrait-il en revanche indiquer que lui-même, le 19 juin, en venait à hésiter, n'excluait pas de s'envoler vers l'Afrique du nord et en avait laissé transparaître quelque chose? Son comportement pendant l'Occupation, bien connu en revanche, irait dans le même sens. Parmi les grands premiers rôles du régime de Vichy, il sera le seul dont les Allemands demanderont et obtiendront la mise à l'écart, précisément parce qu'il avait reçu le commandement de l'armée d'Algérie et insufflait en elle un esprit de revanche.

Si l'affaire, telle que je viens de la débrouiller, pouvait difficilement l'être avant l'année 199O et la moisson des documents venus alors à la lumière, en revanche quelques intuitifs avaient flairé certains aspects de la vérité, au premier rang desquels il faut mettre Jacques Benoist-Méchin. Son monumental ouvrage est en effet plein de notations sur la difficile séparation du gaullisme et du pétainisme. Toute une littérature vichyste, acharnée à prouver que de Gaulle et Pétain étaient complices objectivement voire, à certains moments, subjectivement, a chassé sur ces terres-là. Mais elle n'a pas voulu voir l'essentiel : la pression du parti anglais de la paix, tant sur Churchill que sur de Gaulle, rendait très difficile à la fin de juin l'expression de la révolte du second contre son gouvernement. La parenté des options de De Gaulle et de Churchill pendant la drôle de guerre, la convergence de leurs trajectoires à partir du 6 juin, leurs entreprises communes depuis le 9 permettent, en sus de l'examen attentif de toutes les pièces, de comprendre qu'il n'y a pas alors, chez l'un ou chez l'autre, la moindre ambiguïté, mais seulement de grandes difficultés à exprimer au grand jour leur choix de résistance. La difficulté, pour Churchill, est avant tout politique et, chez de Gaulle, essentiellement pratique. L'un doit éviter d'être chassé du pouvoir et l'autre, qui l'est, doit à toute force trouver des moyens d'expression et préserver sa liberté physique.

Derniers spasmes bordelais

De Gaulle est donc coincé en Angleterre, sans micro jusqu'au 22. Ce jour-là un curieux échange a lieu au Cabinet de guerre#37, dont les minutes mentionnent pour la première fois le Français depuis le 18. Lloyd s'oppose à ce que de Gaulle parle, au motif que la question essentielle est celle de la flotte, et qu'elle mérite qu'on ne s'aliène pas le gouvernement Pétain. C'est Halifax qui lui donne la réplique, en prétendant que cela n'engage pas le gouvernement anglais s'il laisse un Français "distingué" parler à des compatriotes. Lloyd alors tourne casaque : il fait état d'informations disant que des officiers français ont déclaré, à Bordeaux, qu'ils ne se battraient pas aux côtés de l'Angleterre si elle ne laissait pas parler le général de Gaulle.

Echange confus, dont l'interprétation demande qu'on se transporte à Bordeaux. Sans doute le ministre des Affaires étrangères est-il mieux informé que son collègue de la tournure des négociations d'armistice. Lloyd reste engoncé dans l'idée qu'on peut encore tirer quelque chose de Pétain, et demande qu'on ne cesse pas de bâillonner de Gaulle, mais le rusé Halifax, toujours soucieux d'éviter l'accusation de défaitisme, prend quelque distance avec Bordeaux, tout en précisant que de Gaulle ne représente que lui-même. Lloyd alors se console avec cette surprenante exigence, exprimée par des officiers "à Bordeaux", c'est-à-dire dans l'entourage de Weygand, que l'Angleterre laisse parler de Gaulle. S'ils sont à Bordeaux le 22 juin, qu'ont-ils de gaulliste? Se battre aux côtés de l'Angleterre, très bien, mais où? Ce texte va dans le sens d'une note exhumée des papiers Doumenc, où le major général relevait dans son propre entourage de Montauban, le surlendemain 24 juin, un "émoi des jeunes officiers vis-à-vis de de Gaulle"#38. Dans l'armée française, il y a sans doute encore bien des gens qui espèrent préserver l'unité entre un Pétain qui sauve les meubles en France, un Noguès qui maintient l'Empire dans la lutte et un de Gaulle qui assure le contact avec Londres. Dans la confusion de l'heure, il y a quelque chose de pétainiste à exiger des Anglais qu'ils laissent parler de Gaulle! Cela évite les choix et les déchirements.

Au fait, qu'en pense l'intéressé? Là-dessus, voici encore un témoignage capital de Paul Branthôme : le 22 juin, il se rend aux abords du domicile du général au sein d'une délégation de polytechniciens, membres des missions françaises en Angleterre, qui sont venus, en réponse à son appel du 18, "se mettre en rapport" avec lui. Quatre personnes sont reçues, qui rendent compte aussitôt : le général leur a dit qu'il n'avait "pas de contrat" avec les Britanniques, il a été très dissuasif, les invitant à revenir quelques jours plus tard, "s'il était encore là", ce qu'il sauraient "par les journaux". Simple scrupule, peut-être, d'un mutin promis au poteau qui hésite à engager en pure perte des complices dans une voie sans issue. Mais en attendant, les visiteurs sont très refroidis, et l'hypothèse prévaut parmi eux que l'Appel pourrait bien avoir résulté d'une pression churchillienne. L'épisode a sans doute pesé lourd dans la détermination des 6OO personnes, soit la quasi-totalité des membres des missions, qui vont, en juillet, profiter du bateau anglais mis à leur disposition pour regagner la France. Relevons que, si les gaullistes ont dissimulé ce fait, l'autre partie ne s'en est pas non plus vantée#39

. Une première décantation a lieu le 22 en fin de journée, quand on apprend la signature de l'armistice qui, sans aucune ambiguïté, suppose la mise au pas ou le désaveu de tout Français voulant continuer la guerre, où que ce soit, et une seconde le 25, quand Noguès et les principaux gouverneurs de colonies manifestent leur soumission. La position de Halifax et celle de Lloyd dans le débat du 22 au Cabinet de guerre montrent qu'alors beaucoup partageaient, en Angleterre, l'illusion de préserver une certaine unité française. Voilà de Gaulle dans une espèce de purgatoire : il est toléré, cependant qu'on mise encore sur Pétain. Un homme est, comme toujours, représentatif de cet état d'esprit, Jean Monnet. Le 23 encore, après la signature de l'armistice, il s'efforce de maintenir une sorte d'union, en gardant l'Empire dans la guerre avec la caution tacite des autorités bordelaises. Et, inlassable militant, il écrit dans ce sens à de Gaulle, sans craindre de lui avouer ses liens avec des milieux anglais qui ne sont pas les plus combatifs :
Mon cher général, Après vous avoir rencontré, j'ai eu une conversation avec Sir Alexander Cadogan et je lui ai répété ce que je vous avais dit ainsi qu'au brigadier Spears :
Je considère que ce serait une grande faute que d'essayer de constituer en Angleterre une organisation qui pourrait apparaître en France comme une autorité créée à l'étranger sous la protection de l'Angleterre.
Je persiste à croire que, aujourd'hui encore, la décision par le général Noguès de résister permettrait de rallier tous ceux qui, en France, désirent continuer la lutte et rester fidèles aux engagements solennels de la France vis-à-vis de ses alliés. Si la résistance peut être organisée en Afrique du Nord, c'est-à-dire en terre française, sous l'autorité de chefs qui ont été investis de leurs fonctions dans des conditions régulières, autrement dit par un gouvernement qui n'était pas, à l'époque de son investiture, pratiquement sous le contrôle de l'ennemi, je suis sûr qu'on trouverait un immense écho en France et dans toutes les colonies françaises à l'étranger.
(...) Bien entendu, la constitution d'un Comité qui serait chargé d'aider tout Français désirant continuer la lutte avec l'Angleterre à trouver sa place serait extrêmement utile. (....)

A la fin de sa lettre, Monnet redit qu'il a exposé son point de vue à Cadogan et annonce qu'il vient de le dire à Vansittart. Tout cela visiblement a une importance, qui nous échappe aujourd'hui. Retenons que divers clans anglais semblent assiégés par divers clans français. Mais, si Monnet et certains de ses amis anglais sont très flottants, le gouvernement britannique, lui, cesse de louvoyer : le Cabinet du matin, le premier après la signature de l'armistice franco-allemand, est informé de la création, autour du général, d'un "conseil de libération", et donne son accord pour le reconnaître#40. Finalement, ce 23 juin est, vu du côté anglais, la véritable naissance du mouvement gaulliste, même si on espère encore, pendant quelques jours, que quelqu'un de plus titré viendra le présider.

Oran : canonnade contre Halifax

Mais l'intérêt principal, savamment entretenu par celui qui fut "personnalité navale", porte dans la dernière décade de juin sur la situation de la flotte française.

Non seulement les négociations d'armistice puis la convention elle-même sont disséquées devant le Cabinet, mais Churchill fait informer quotidiennement les ministres de la position de chaque bateau, comme si on était à la veille de Trafalgar et que Dudley Pound dût comme Nelson ne pas quitter des yeux une seconde des navires dangereux pour les côtes britanniques. Dans le même temps, l'Angleterre n'a pas cessé de demander que ces bâtiments soient mis "en sûreté" dans les eaux anglaises ou américaines. Le gouvernement français réagit, comme toujours depuis qu'il est question d'armistice, en assurant qu'il fait et fera le nécessaire pour que sa flotte ne soit en aucun cas livrée à l'Allemagne. Il joint le geste à la parole en faisant partir le Richelieu pour Dakar le 18 juin, le Jean-Bart pour Casablanca le 19. Ce jour-là, comme on sait, Lloyd et Alexander sont à Bordeaux, flanqués de Pound, pour sonder les intentions du gouvernement. Ils ne semblent pas avoir spécialement insisté pour un déplacement des bateaux vers l'Angleterre, probablement parce qu'alors Bordeaux bruissait d'une rumeur de départ gouvernemental vers l'Afrique.

Les conditions d'armistice sont connues des Anglais le 22. Une clause surtout a de quoi les inquiéter : l'article 8, suivant lequel les navires devaient, avant d'être désarmés sous contrôle allemand ou italien, rejoindre leurs ports d'attache du temps de paix, situés pour les deux tiers entre Dunkerque et Brest, donc face à l'Angleterre. Il n'est pas difficile à son Premier ministre de la cabrer, devant l'idée que des officiers allemands vont, de l'autre côté de la Manche, exercer un droit de "contrôle" sur des escadres modernes et aguerries, dépendant d'un gouvernement Pétain dont les sentiments germanophobes ne paraissent pas en progrès.

Les Français essaient de faire modifier cet article, au motif précisément qu'il y aurait alors risque de destruction des navires par les Anglais. D'où il ressort que Mers-el-Kébir, qui clôt cette histoire, comme le pacte germano-soviétique qui l'inaugure, est un événement des plus prévisibles, même si on espère pouvoir l'empêcher.

Sur cette clause, l'Allemagne refuse de transiger, tout en prodiguant des apaisement oraux : on pourrait l'appliquer de manière souple, concède le maréchal Keitel, renvoyant la discussion à la Commission d'application de l'armistice. Une telle attitude prouve que Hitler joue toujours au chat et à la souris : il tient à laisser planer une menace de mainmise allemande sur la flotte française, pour donner des arguments aux pacifistes anglais et américains, pour hâter la paix générale. La démarche du Haltbefehl se retrouve ici : je vous tiens, réfléchissez! C'est pour lui, avant tout, que la réponse de Mers-el-Kébir va être cinglante, et on peut mettre cet article 8 au nombre de ses erreurs majeures.

Un autre point commun avec le Haltbefehl est qu'il s'agit d'une lubie du Führer, discutée seulement entre lui et lui-même, comme le prouve le fait que Keitel lui en laisse la responsabilité, comme le montre aussi le compte-rendu de sa conversation de Munich avec Mussolini, le 18#41 : ce jour-là il n'est question que de la menace que représenterait la flotte dans les mains anglaises ou américaines, et nullement d'un chantage fondé sur une possible mainmise allemande. Hitler apparaît uniquement soucieux d'apaisement, dans le goût de son interview avec von Wiegand. En conséquence, les solutions envisagées sont l'internement des bateaux en Espagne ou au Portugal (- avec une préférence pour ce dernier pays car il est plus lié à l'Angleterre), ou encore le sabordage, présenté comme "une bonne solution". Peut-être Hitler trompe-t-il Mussolini, en lui faisant espérer la destruction d'une force qui portait grand ombrage à l'Italie, en lui garantissant au minimum son internement dans un pays neutre. A moins qu'il ait pensé seulement après l'entrevue de Munich aux effets de chantage qu'il pourrait tirer, en direction de l'Angleterre et des Etats-Unis, d'une flotte française intacte et toujours aux mains de la France.

Sous la contrainte des faits et de leur propre démarche d'entente avec l'ennemi, les Français signent le 22 au soir, sans modification significative, le texte primitif. Les Américains eux-mêmes sont contrariés et Biddle, leur chargé d'affaires à Bordeaux, télégraphie : "En ce qui concerne la flotte, je suis sincèrement inquiet"#42. A Londres, cette inquiétude se manifeste au plus haut niveau le 23, par une déclaration de Churchill qui stigmatise l'ensemble du traité d'armistice, prédisant le passage, à brève échéance, dans les mains allemandes, de la flotte et de l'Empire français. L'annonce de la reconnaissance prochaine du comité présidé par de Gaulle va dans le même sens. Diverses personnalités françaises se répandent en messages rassurants... y compris Reynaud, qui écrit à Churchill que l'Angleterre n'a rien à redouter de la flotte française. Plus concrètement, le 27, Darlan fait savoir à Londres qu'il y a bon espoir, dans le cadre de la Commission d'armistice, de faire revoir la destination des navires et de les envoyer tous dans des ports non occupés#43. Mais quoi qu'il en soit de ces résultats, d'ailleurs précaires, le Cabinet britannique, sous l'impulsion de Churchill, décide de ne pas considérer comme des ports sûrs ni Toulon, ni aucune rade méditerranéenne - et, par voie de conséquence, d'intervenir partout pour obtenir le ralliement ou le sabordage des bateaux français, à moins qu'ils ne consentent à traverser l'Atlantique. Winston a obtenu des chefs d'état-major un rapport disant qu'il fallait agir vite, car les unités anglaises devraient revenir pour couvrir les côtes de la mère-patrie. La décision date du 1er juillet et l'ordre part ce jour-là, à 2h25 du matin, à l'amiral Sommerville, de poser le 3 un ultimatum aux forces navales françaises de Mers-el-Kébir.

Ayant créé artificiellement l'impression d'une traque, vitale pour la sécurité de la Grande-Bretagne, Winston n'a plus, le trois juillet, qu'à ordonner le feu.

Sur Mers-el Kébir, la littérature est surabondante - et presque toute française. Fondement le plus sûr du pétainisme, l'épisode se prête dans tous les camps à la dramatisation. C'est l'éternelle histoire des frères ennemis, ramassée dans un temps et un espace de tragédie classique. Ultimatum le matin, palabres dans la journée, sacrifice le soir. Si les Français ne montrent aucune hésitation, sans doute parce qu'ils ne prennent pas conscience de la détermination des visiteurs et croient qu'une attitude ferme les fera reculer, des débats cornéliens bouleversent le camp britannique : les amiraux de Sa Majesté, pour la centième fois depuis 1911, bourdonnent contre Winston Churchill; dans l'exécution, ils cherchent à arrondir les angles, imaginant une solution non prévue par les instructions, l'immobilisation des navires pour un an grâce à des sabotages, et cherchant vainement à la faire adopter par le Cabinet#44. Finalement les Anglais, avec préméditation, ouvrent le feu sur une escadre française inférieure en nombre, inoffensive et incapable de manoeuvrer. Mais sur l'interprétation des événements, les auteurs sont généralement bien courts.

Churchill, pourtant, offre une fois de plus une piste, citant son cher Danton : "Les rois coalisés nous menacent, jetons-leur en défi une tête de roi"#45. Le tout est de savoir d'où vient la menace. Car on ne voit pas que Hitler fût, officiellement, coalisé avec grand monde.

La menace, ce n'est bien sûr pas celle des bateaux français. Sans partager l'amertume de Darlan qui estimait qu'on aurait dû se fier, et à sa parole d'honneur, et à sa capacité de parer toute ruse adverse, on doit convenir que le danger n'avait rien d'immédiat, et que l'Angleterre eût mieux servi la logique militaire en économisant des obus dont elle ne regorgeait pas.

La menace, c'est le pétainisme. Non point que le vieux maréchal fût personnellement redouté. C'est son exemple qui est condamné et canonné. C'est l'esprit de compromis avec Hitler, triomphant depuis mars 1936. Charles-Roux, un Français particulièrement désapprobateur de cette action anglaise, note que Mers-el-Kébir détermina un rapprochement immédiat entre l'Angleterre et deux pays alors entre tous précieux pour elle, l'un par sa position géographique, l'Espagne, et l'autre par sa puissance, les Etats-Unis #46

. On loue souvent la prudence de Franco. Soit. Mais il avait tout de même eu l'imprudence originelle de devoir sa victoire dans la guerre civile, pour une bonne part, à Hitler, et cela crée des liens. Il faut bien voir tous les éléments du dossier et ne pas négliger cette note, on ne peut plus officielle, adressée par Madrid à Berlin le 19 juin : Si l'Angleterre continuait la guerre maintenant que la France a cessé de combattre, l'Espagne serait disposée à entrer en guerre après une courte période de préparation de l'opinion publique. Dans ce cas, elle aurait besoin d'une aide de l'Allemagne sous forme de matériel de guerre, d'artillerie lourde, d'avions pour attaquer Gibraltar (...).#47 Cette note montre que l'Espagne est prête aussi bien, suivant les besoins allemands, à prendre Gibraltar qu'à y renoncer fût-ce provisoirement, au profit de Halifax, en don de joyeux avènement. Franco se prête entièrement au jeu hitlérien, consistant à calmer les choses en Europe occidentale, par des menaces bien dosées qui fassent mesurer aux Anglais "raisonnables" ce qu'ils ont à perdre dans la guerre et à gagner dans la paix. On ne peut retenir l'idée, agitée çà et là, que le matériel réclamé dans cette note le fût pour embarrasser le destinataire et camoufler un refus de coopérer, artifice dont avait usé Mussolini en août 1939, tant les moyens de l'Allemagne s'étaient accrus entre-temps.

Fort intéressante à cet égard est la thèse récemment développée par Philippe Simonnot, qui montre que l'ambassadeur espagnol en France, Lequerica, n'a pas, dans la demande par Pétain des conditions d'armistice, joué le rôle d'une simple boîte aux lettres#48. Il s'est au contraire mêlé activement à la vie politique bordelaise, agissant en harmonie avec Laval pour empêcher le départ vers l'Afrique du nord. Il n'est pas étonnant de trouver aussi dans cette galère le nonce apostolique, Mgr Valerio Valeri, qui anime le 22 juin une réunion du corps diplomatique, d'où il ressort que celui-ci ne suivrait pas le gouvernement en Afrique et, en cas d'échec des négociations d'armistice, franchirait bien les Pyrénées mais s'arrêterait... en Espagne#49. Si on considère que ce pays abrite alors, comme ambassadeur d'Angleterre, le très pacifiste Hoare, que celui-ci prend en charge un réfugié de marque, le duc de Windsor, arrivé le 20 juin#50, on comprend que Mgr Valeri souhaite, pour le compte de Pie XII, privilégier ce pays et faire du séjour dans sa capitale d'un aréopage de diplomates le signe d'un refus du jusqu'auboutisme churchillien.

Les archives allemandes montrent aussi une intense activité de la Suède. Rappelons qu'elle a accepté le 17, de Halifax par l'intermédiaire de Butler, une nouvelle mission de bons offices. Mais le même jour#51, l'Allemagne insiste pour obtenir d'elle un droit de transit vers la Norvège. Or cet arrangement, qui en mai aurait permis de sauver Narvik, n'a plus aucune urgence depuis que les Alliés ont quitté le pays : il ne s'agit de rien d'autre que d'imposer à la Suède un acte public de soumission. L'ambassadeur suédois à Berlin, Richert, essaie de s'y dérober en suggérant à Weizsäcker (entrevues des 19 et 22 juin#52) que la proximité de la paix rend la demande sans objet. Mais la partie allemande, si les bruits de paix lui paraissent dignes d'intérêt, ne veut desserrer aucune étreinte tant qu'ils ne se traduisent pas dans la réalité et la Suède est brutalement obligée de céder. On peut citer dans le même sens la mise au pas de Mussolini qui, à Munich le 18, doit renoncer à toute ambition territoriale immédiate aux dépens de la France vaincue. Ainsi (l'Allemagne), en ces jours de capitulation française, (resserre les rangs européens autour de sa politique, somme toute habile, consistant à la fois à poursuivre diplomatiquement la paix et à priver l'Angleterre de toute espérance, de tout appui sur le continent. L), les petits et les neutres, apeurés et isolés, se mettent au garde-à-vous. Le réveil oranais est pour tous brutal. Franco, en particulier, semble prendre tout d'un coup conscience que son sud est mal protégé.

Quant à Roosevelt, il ne percevait en Europe que des capitulations en chaîne, qui devaient le pousser à s'interroger sur les compromis qu'il aurait à faire lui-même pour éviter d'affronter un continent hostile dont les forces, à supposer que l'Allemagne pût les polariser, surpassaient de beaucoup celles du Nouveau Monde. Or que lui proposait Churchill? Des discours, des mots. Un maintien de l'Angleterre en guerre, mais sans combats, sans le moindre coup de feu. Surtout, une opposition interne toujours plus insolente, un Halifax apparemment insubmersible réclamant toujours plus haut la succession et semblant n'avoir reculé que pour la recueillir plus totale. Un Halifax pétainiste, qui courtisait depuis l'armistice les nouvelles autorités françaises avec un zèle de converti, notamment en persécutant et en neutralisant de Gaulle.

Voilà ce que pulvérisent quelques coups de canon. Pour achever de le prouver, il suffit d'un coup d'oeil sur les deux discours que prononcent respectivement, devant leur Chambre d'origine, Churchill et Halifax l'après-midi du 4 : le Premier, après avoir aux Communes instruit pas à pas le procès de la France, conclut en faisant "juge, en toute confiance, de notre action, le Parlement, la Nation et les Etats-Unis. En temps voulu, le monde et l'Histoire prononceront aussi leur jugement."#53 L'ordre des préséances n'est-il pas admirable? Churchill admet que le monde puisse provisoirement s'indigner, seul importe, hors d'Angleterre, le jugement de l'Amérique, et le monde en conviendra quand il aura été délivré du nazisme avec le concours des Etats-Unis. Cette logique recueille les acclamations des Communes et Halifax, obligé sous peine de mort politique d'approuver l'action de la Navy, ne peut faire entendre devant les Lords sa propre musique qu'en plaignant longuement les Français. Certains passages semblent écrits par Darlan :
Je reconnais, pour ma part, que les officiers français ont été mis dans une situation intolérable... Nous ne pouvons éviter qu'il en résulte un vif ressentiment en France, où déjà les misères provoquées par la guerre et la dureté des clauses imposées par l'ennemi ont tendu à l'extrême le sentiment du peuple. Nous nous rendons aisément compte de l'amertume que doivent ressentir, hélas, les Français.#54 L'action de Mers-el Kébir est efficace à une condition : qu'on se prenne indéfectiblement au sérieux. Encore un moment et un sujet où Churchill interdit comme une trahison le doute, la discussion. Plus que jamais une objection, publiquement exprimée, révélerait que le roi est nu, que le décor est en carton. Mais discute-t-on, quand la sécurité des Iles paraît en jeu?

Mers-el-Kébir est bien dans la carrière de Churchill le moment le plus ignoble, aucun vichyste ne l'a dit trop fort ni même assez. Les jours précédents, toute tentative de la France de s'expliquer, de négocier, est non seulement ignorée mais, semble-t-il, malhonnêtement dissimulée à de nombreux intéressés. Deux messages de Darlan, l'un détaillant les mesures prises pour saboter les navires en cas de besoin, l'autre les tractations en cours avec l'Allemagne et l'Italie, qui laissent ouverte la possibilité de faire stationner tous les navires en Méditerranée, non seulement ne font pas l'objet de réponses, mais subissent d'étranges retards de transmission, ainsi qu'un texte d'Huntziger, président de la délégation française à la commission d'armistice, faisant le point de l'état d'esprit allemand, le 1er juillet#55. L'horrible côtoie le sordide : ainsi, ce qu'on ignore généralement, car les pétainistes n'ont osé y insister, les Anglais reçoivent l'ordre de revenir le lendemain, compléter par avion la destruction des navires, sans égard pour les sauveteurs qui tentent de percer les coques où l'on entend encore des appels...#56 Ah, le grand artiste!

Eh bien oui. Sans ces mille trois cents morts, qui en entraînent des millions d'autres car ils sont véritablement les premiers de la guerre mondiale, de celle qui sera menée jusqu'au bout, Hitler aurait eu les meilleures chances de détruire l'URSS en quelques semaines et de liquider pour longtemps toute idée de fonder les rapports internationaux sur autre chose que la force. Processus moins sanglant peut-être dans l'immédiat : il n'y aurait pas eu 5O millions de morts entre 1941 et 1945. Mais alors, l'Allemagne aurait consolidé ses positions et, comme le remarquait Villelume, l'Amérique, le jour où elle se serait décidée à s'unir aux Slaves et à toutes les races "inférieures", aurait dû mettre le prix fort pour écraser les grands seigneurs blonds.

Churchill est l'homme qui, seul, choisit d'opérer à chaud. Ce jour-là il déclenche la deuxième guerre mondiale, l'amorce réellement, tout en lui donnant une forme, un sens, qui mettent la force et le nombre de son côté. Par des moyens on ne peut plus douteux, mais justifiables par ceux de Hitler, leur empruntant juste ce qu'il faut pour les neutraliser, Churchill inaugure, enfin, ce que Chamberlain et Daladier avaient repoussé avec horreur pour pouvoir combiner tout leur soûl avec Varsovie, Rome et Madrid : une guerre idéologique. Ce qu'il retourne, finalement, pour s'en faire une arme, c'est l'horreur nazie, qu'il va d'ailleurs aussi, en partie, obliger à se démasquer. Hitler alors cherche l'honorabilité et il ne faut peut-être pas sourire quand il parle de laisser le titre de Führer à Goering pour ne plus s'occuper jusqu'à sa mort que des monuments du Grand Reich. La réaction de Churchill est toute morale : toi, honorable, allons donc! tu es le Mal et par mes soins tu vas l'être de plus en plus.

Lui qui défendait Danton contre Robespierre, il va finalement réussir ce qu'avait raté l'Incorruptible : une injection de vertu dans la politique au prix, précisément, de moyens terroristes. C'est qu'à la différence du zélateur de l'Etre Suprême il a, lui, un but clair : la destruction du nazisme, pour que vive l'Angleterre, son Angleterre.

Finalement, quand Hitler prononce le 19 juillet un discours pacifiste très attendu, après trois semaines de tractations en tous genres où Pie XII tient une fois de plus un rôle central, Churchill se tait et le Cabinet de guerre charge Halifax de la réponse publique, sèchement négative. Puissant symbole : la réponse de Churchill est connue, car elle n'a jamais varié. C'est celle de Halifax qui restait douteuse, voilà pourquoi c'est lui qui doit parler. Le fauve est maté, qu'on se le dise!

Citations :

$1 Malgré l'exception, tardive, du livre d'Eleanor Gates, End of the Affair : the Collapse of the Anglo-French Alliance, University Californian Press 1981.

#2 La Chute de la France, op. cit., p. 229-231.

#3 Spears, op. cit. t.2 p. 356.

#4 Cab 65/7(n°171) 18/6, 12h30.

#5 Cab 65/7 (n°172) 19 juin 12h30, p. 336.

#6 op. cit. p. 37-38.

#7 pour la dernière fois dans Paris-Match hors série, De Gaulle / Le monument, 2ème trimestre 1990, p. 93.

#8 op. cit. p. 375.

#9 14-15 juillet 1990. Article de Philippe Cusin Révélations sur l'Appel du 18 juin et, du même, encadré sur La réponse des gaullistes historiques.

#10 Le numéro 9, en 1989, contenait un premier article sur le 18 juin et le bilan de l'enquête, avec les apports d'Averty, est publié dans le n° 10, fin 1990.

#11 au lycée Jacque Prévert de Taverny.

#12 cf. en particulier Rivarol, 12 juin 1980.

#13 Société des Editions régionales, p. 27-29.
#14 L'Appel, op. cit. p.270-271.

#15

#16 Entretien avec l'auteur, 5 mai 1993.

#17 horaire officiel des débats parlementaires, cité par M. Schumann, op. cit. p. 113-114.

#18 Cette analyse s'appuie sur le texte des journaux français, plus long que celui de l'écoute suisse, mais semblable par l'esprit (cf. infra).

#19 M. Gilbert, op. cit. t. VI, p. 571.

#20 Notre annexe 6. Cf. Lacouture, op. cit. p. 371 et Revue historique et archéologique du Maine, n° 10, p. 59.

#21 Cf. le Petit provençal (notre annexe 7), et le Petit Marseillais (reproduit dans la revue du Mans, op. cit., n° 10). La photocopie du Petit provençal était depuis 1985 à la disposition du public français, qui ne s'en était pas avisé, dans le recueil d'André Rossel L'Histoire de France à travers les journaux du temps passé/La Seconde Guerre mondiale, p. 57.

#22 Lacouture, op. cit. p. 371.

#23 t. 9, livre 2, Plon 1961.

#24 op. cit. p. 185.

#25 op. cit. p. 303.

#26 Archives secrètes..., op. cit. p. 342.

#27 Albert Kammerer, La Vérité sur l'armistice, 2ème éd., Médicis 1945, p. 295.

#28 Leca, op. cit. p. 253.

#29 ibid. p. 249.

#30 cf. Shirer, La fin..., op. cit. p. 896.

#31 Monnet, op. cit. p. 33-36.

#32 op. cit. p. 244.

#33 Jeanneney, L'homme..., op. cit. p. 24-27.

#34 Vivre ses choix, Laffont 1991, p. 88.

#35 Colville, op. cit. p. 197. Le départ du Massilia est annoncé depuis la veille au soir, pour le 20 à 16 heures, et celui du gouvernement pour Perpignan est un projet qui reste dans l'air, sans se matérialiser à aucun moment dans une décision, à partir de la soirée du 19 (sources : Jean Zay, Souvenirs et solitude, Julliard 1945, p. 451 et A. Lebrun, Témoignage, Plon 1945, p. 90). En ce qui concerne l'information du gouvernement anglais sur les intentions françaises, il faut noter que l'ambassadeur Campbell reste à Bordeaux jusqu'à la signature de l'armistice et part le 22 à minuit (cf. Shirer, La Chute..., op. cit. p. 915-916).

#36 L'Appel, op. cit. p. 74-75.

#37 Cab 65/13 (n°176) 22 juin, 9h30 p.360.

#38 Papiers secrets, op. cit. p. 444.

#39 Branthôme, pour sa part, était tout disposé à rentrer mais les Anglais l'ont retenu, comme porteur de trop de secrets militaires. Il a, du coup, mis à leur disposition ses compétences pendant la bataille d'Angleterre, avant de rejoindre à Alger, en 1943, l'entourage de Giraud.

#40 Cab 65/7 (n°177) 23/6 10h.

#41 Archives secrètes, op. cit., t. IX, p. 333-334.

#42 cité par Bell, RHDGM janvier 1959, p. 29.

#43 sur tout ceci, ibid. p. 30-31.

#44 Détails dans Philippe Masson, La marine française et la guerre 1939-1945, Tallandier 1991, p. 76 à 196.

#45 La chute de la France, op. cit. p. 246.

#46 5 mois tragiques aux Affaires étrangères, Plon 1949, p. 144-147.

#47 note remise à Weizsäcker par l'ambassadeur d'Espagne, Archives secrètes..., op. cit., t. 9 p. 347.

#48 op. cit., ch. 12 p. 209-246.

#49 ibid. p. 238.

#50 cf. Michael Bloch, Le complot Windsor, Londres 1984, tr. fr. Pygmalion 1985.

#51 Archives secrètes..., op. cit. t. 9 p. 345.

#52 Archives secrètes..., op. cit. t. 9 p. 346 et 419.

#53 cité par Benoist-Méchin, op. cit., t. 3 p. 135.

#54 ibid.

#55 Bell, op. cit. p. 32-33.

#56 détail mis en exergue par Charles-Roux (op. cit. p. ) et le gaulliste Longuechaud (L'abominable armistice, p. 282) mais omis par Benoist-Méchin (op. cit, t. 3 ). L'amiral Sommerville trouve cette fois un prétexte pour ne pas exécuter l'ordre mais doit tout de même envoyer des avions le 6 pour tenter d'achever le Dunkerque (Masson, op. cit p.163.)


L'auteur :
Delpla@amgot.org

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