La cavale d'Ira Einhorn

Le Monde, 23 septembre 1997

La cavale d'Ira Einhorn, un ancien hippie que les Etats-Unis réclament

Une extradition difficile liée au respect de trois conditions
M. Moya de la Cruz veut s'expliquer devant la justice américaine

Le Monde, 6 décembre 1997
La cour d'appel de Bordeaux refuse l'extradition de l'ancien leader hippie Ira Einhorn


En fuite depuis sa condamnation, à Philadelphie, pour l'assassinat, en 1977, de sa petite amie, cet Américain a été arrêté au mois de juin en Charente, où il vivait sous le nom d'« Eugène Mallon ». La cour d'appel de Bordeaux doit se prononcer, mardi 23 septembre, sur son extradition

Justice
La cour d'appel de Bordeaux doit se prononcer, mardi 23 septembre, sur l'extradition vers les Etats-Unis d'Ira Einhorn. Ancienne figure des mouvements hippie et New Age, cet Américain a été condamné par contumace, en 1993 à Philadelphie, à la prison à perpétuité pour l'assassinat de sa petite amie, en 1977.

Depuis seize ans, M. Einhorn vivait en cavale. Après la Suède, l'Irlande et la Grande-Bretagne, il s'était installé avec son épouse en Charente, dans un vieux moulin, sous le nom d'emprunt d'a Eugène Mallon ». Il n'a cessé de nier le crime, criant à un complot monté par la CIA à la fin des années 70 pour l'éliminer.

La presse américaine suit chaque jour cette affaire et a envoyé plusieurs journalistes en Charente.

Les avocats de M. Einhorn estiment que les conditions de l'extradition vers les Etats-Unis ne sont pas réunies.


CHAMPAGNE-MOUTON (CHARENTE) de notre envoyé spécial

Mardi 23 septembre, une poignée de Français et plusieurs centaines de milliers d'Américains auront les yeux tournés vers Bordeaux. Les magistrats de la cour d'appel doivent en effet se prononcer sur la demande d'extradition vers les Etats-Unis d'Ira Einhorn, un Américain de cinquante-sept ans, accusé de l'assassinat, en 1977, de sa petite amie. Depuis seize ans, Ira Einhorn était recherché par la justice américaine. Des enquêtes ont été menées, par l'intermédiaire d'Interpol, dans une demi-douzaine de pays européens. Les polices anglaise, irlandaise et suédoise ont failli l'arrêter ; chaque fois, l'homme est parvenu à leur échapper.

Le 13 juin, à 7 h 45, Ira Einhorn n'a opposé aucune résistance aux policiers du SRPJ de Bordeaux, épaulés par une douzaine de gendarmes venus l'interpeller au saut du lit. Tout juste a-t-il affirmé qu'il devait y avoir erreur sur la personne, que lui se nommait Eugène Mallon, identité sous laquelle tout le monde le connaissait à Champagne-Mouton (Charente), le village où il vivait depuis bientôt quatre ans... La comparaison des empreintes a été formelle. L'écrivain britannique installé dans un vieux moulin avec Annie, sa compagne suédoise, n'était autre qu'Ira Einhorn. Les policiers tenaient là un fugitif américain, condamné par contumace, en 1993, à Philadelphie, à la réclusion à perpétuité. Ils ignoraient qu'ils venaient d'arrêter une légende vivante.

Dès le début des années 60, Ira Samuel Einhorn fait parler de lui. Ce diplômé de littérature de l'université de Pennsylvanie est alors une des figures du mouvement hippie. Ses amis se nomment Abbie Hoffman ou Jerry Rubin. Opposant farouche à la guerre du Vietnam, militant écologiste, il organise, en 1970, la première Journée de la Terre, qui réunit plusieurs millions de personnes aux Etats-Unis. L'homme porte la barbe, les cheveux longs, et manifeste un goût particulier pour la provocation. En 1971, il pousse celle-ci jusqu'à se porter candidat à la mairie de Philadelphie.

Le mouvement hippie commence son déclin ? Ira Einhorn est déjà ailleurs, personnage charismatique de ce New Age qui vient de naître. Passionné désormais de physique et de futurologie, il fréquente Uri Geller, avec qui il effectuera une tournée en Europe, mais également de très sérieux scientifiques et des écrivains comme Arthur Koestler ou Philip K. Dick. Tout ce beau monde, M. Einhorn l'a réuni dans un réseau, sorte d'Internet avant la lettre. Contre ses conseils en communication, le directeur de la compagnie de communication Bell Pennsylvanie achemine gratuitement vers plusieurs centaines de personnes des documents confidentiels. Attaché au phénomènes très basses fréquences, M. Einhorn s'inquiète des risques de mises au point d'armes psychiques. Pour ces travaux, il accomplit de nombreux voyages en Europe, à l'Est comme à l'Ouest.

DANS UNE MALLE

C'est au retour d'un de ces périples qu'Ira Einhorn est arrêté, en mars 1979. Depuis dix-huit mois,. son ancienne petite amie, Holly Maddux, a disparu. Ses parents ont chargé deux agents du FBI à la retraite d'enquêter. Ceux-ci ont été alertés par les voisins de M. Einhorn d'une forte odeur émanant de son appartement. Des taches noirâtres seraient même apparues sur le plafond de l'appartement du dessous. Le 28 mars 1979, les policiers perquisitionnent chez lui et découvrent, dans une malle, le corps en décomposition de la jeune fille. Le lendemain, l'arrestation du « gourou hippie » fait la une des journaux. Juste en dessous, en petits caractères, un second titre annonce un accident nucléaire à la centrale de Three Mile Island... Ira Einhorn jure qu'il est innocent, crie à un complot monté par la CIA. Des documents compromettants sur les armes russes et américaines, qu'il entreposait justement dans cette malle, auraient disparu... De nombreuses personnes se mobilisent en sa faveur, et ses avocats n'éprouvent aucune difficulté à réunir 4000 dollars de caution pour qu'il soit remis en liberté en attendant son procès. Les faits restent accablants. Les avocats le supplient de plaider le crime passionnel. Un tel coup de folie sera puni de dix ans de prison, au maximum, lui expliquent-t-il. M. Einhorn refuse. En réalité, il ne plaidera rien du tout. En janvier 1981, quelques semaines avant son procès, il prend la fuite. « La peine de mort venait d'être rétablie, et la presse s'était tellement déchaînée contre lui qu'Ira se sentait condamné d'avance », explique son avocat français, M Dominique Tricaud. Commencent alors seize ans de chasse.

M. Einhorn vit à Londres, puis à Dublin, d'abord sous son vrai nom, puis, une fois qu'il a décidé de ne plus rentrer, sous des noms d'emprunt. C'est d'abord Ian Morrison, le nom de sa nouvelle petite amie, qui l'a suivi. Puis Ben Moore. Inscrit à la bibliothèque du Trinity College de Dublin, il fréquente le petit cercle poétique de Seamus Heaney. En 1987, le futur Prix Nobel de littérature, interrogé par les policiers, affirmera avoir bien connu cet homme « très cultivé, bien qu'un peu original ». Ira Einhorn vient alors d'échapper aux policiers irlandais. Il part en Angleterre, aux Baléares, en Suisse, puis revient à Londres. Des déplacements qu'il finance grâce à l'argent que sa vieille amie Barbara Bronfman, richissime épouse de l'héritier du groupe de spiritueux Seagram, lui envoie. Fin 1987, M. Einhorn rencontre Annika Flodin, une jeune créatrice de mode suédoise. Il lui explique sa situation. Elle lui propose de l'accompagner. Ira et Annika vont ainsi passer un an à Stockholm, jusqu'à ce qu'une indiscrétion mette les policiers sur leur piste. Mais lorsque ceux-ci frappent à la porte d'Annika, Ira est déjà parti.

Du Danemark en Angleterre, le couple vit caché. Ben Moore est devenu Ben Mallon, puis Eugène Mallon, le nom d'un ancien ami libraire irlandais, dont il a pu se procurer un extrait de naissance. Annika Flodin est devenue Annie Mallon après leur mariage, en 1992. En janvier 1993, le couple achète pour 500000 francs -- Annika a vendu son appartement de Stockholm -- un ancien moulin, à quelques centaines de mètres de Champagne-Mouton, un village de mille habitants entre Poitiers et Angoulême. Ici, tout le monde apprécie Annie, son sourire, sa gentillesse. Eugène paraît plus secret. Il parle très mal le Français, même s'il le lit sans difficulté. Toutes les trois semaines, le couple se rend à Limoges. Pendant qu'elle va faire ses courses à la coopérative biologique, lui file à la bibliothèque, où il emprunte vingt livres -- dix à son nom, dix à celui d'Annie -- qu'il dévore.

Au village, il est l'écrivain anglais. Au club de bridge de Civray (Vienne), où il joue chaque semaine, il a fini par confier qu'il était américain, mais pas grand-chose d'autre. « On ne parlait pas beaucoup, précise Thierry Guillon, son partenaire de Go, pharmacien de la ville. J'ai juste su qu'il avait beaucoup fréquenté les milieux universitaires américains. » Daniel Antoine, architecte et militant écologiste, en a appris un peu plus. « ici, on se bat contre l'implantation d'une décharge de déchets nucléaires. Il m'avait donné des conseils, en m'expliquant qu'il avait beaucoup milité. »

Cette vie tranquille s'est pourtant interrompue le 13 juin. Un mois plus tôt, à la suite d'une émission télévisée de CBS et d'une nouvelle demande américaine de renseignement, les policiers suédois ont découvert un détail resté inexploité. En janvier 1994, Annika Flodin avait réclamé une attestation de permis de conduire. Mariée à un certain Eugène Mallon, elle habitait Champagne-Mouton, « au sud-ouest de la France ». L'information est transmise à Richard Di Benedetto, qui, à Philadelphie, conduit la chasse depuis ses débuts. Le reste ne sera plus qu'une formalité.

LE DROIT A « UN VRAI PROCES »

Seule au moulin de Guitry, Annika Flodin rend visite trois fois par semaine à son mari, à la prison de Gradignan (Gironde). « Il souffre de ne pas pouvoir lire la nuit, explique-t-elle. Mais il est positif. Il donne des cours d'anglais aux autres prisonniers. Il discute souvent avec Jean-Michel Boucheron, qui parle très bien anglais. Et puis il y croit. » Elle aussi veut y croire. Elle a monté un comité de soutien, recueilli de nombreuses signatures.

« Ira ne peut pas être coupable, explique-t-elle. Il est profondément non-violent, et beaucoup trop intelligent pour laisser un cadavre pendant un an dans son appartement. Et même s'il était coupable, il a droit à un vrai procès, non ? » Or la justice américaine ne prévoit pas d'appel en cas de jugement par défaut (lire ci-dessous), Ce dernier argument a poussé le maire du village à signer une lettre de soutien, tout comme un conseiller municipal Vert de Poitiers. Mardi, les magistrats de la cour d'appel de Bordeaux diront si, eux aussi, ont été convaincus.

Nathaniel Herzberg


Une extradition difficile liée au respect de trois conditions

Le renvoi vers les Etats-Unis d'Ira Einhorn pose une délicate question juridique. La France et les Etats-Unis sont certes liés par une convention d'extradition depuis 1909. Toutefois, la loi française soumet toute extradition à trois préalables : que les faits soient punissables en France, que les garanties procédurales du pays étranger soient de même qualité, notamment en matière de prescription, et que la peine ne soit pas inhumaine. Devant la cour d'appel de Bordeaux, le 2 septembre, les avocats d'Ira Einhorn, Mes Dominique Delthil et Dominique Tricaud, ont estimé que les deux dernières conditions n'étaient pas remplies. Ils considèrent en effet que la « perpétuité », qui assure à M. Einhorn une mort derrière les barreaux, constitue un traitement inhumain et dégradant.

Mais les avocats ont surtout insisté sur l'absence de garantie d'un procès équitable. Ira Einhorn a été condamné suivant la procédure ab abstencia, qui permet, depuis 1992, en Pennsylvanie, de juger par défaut un fugitif. S'il est capturé par la suite, la peine est considérée comme définitive et le condamné n'a pas droit, comme en France, à un second procès. Cette spécificité américaine existe dans un seul autre pays occidental, l'Italie. Or la cour d'appel de Paris a refusé, en 1987, l'extradition d'un Italien condamné à la prison à perpétuité pour assassinat au motif qu'en Italie « une peine prononcée hors la présence de l'accusé ne peut être anéantie de plein droit par l'arrestation de celui-ci ».

Les avocats ajoutent que le droit français exige que l'accusé ait été averti de son procès. Or si M. Einhorn savait qu'un procès devait avoir lieu en 1981 il ignorait tout de l'audience de 1993. Son avocat de 1981, Norris Gelman, n'était alors plus en contact avec lui depuis douze ans, et c'est sous la contrainte du tribunal qu'il a accepté de le représenter. La même cour d'appel de Paris, encore dans le cas d'un Italien, avait ainsi refusé, en 1988, une extradition car l'accusé n'avait pu avoir « de lien direct et personnel avec le conseil qui devait le représenter ». Lors de l'audience du 2 septembre, le parquet général a estimé que les faits n'étant pas prescrits et n'étant pas de caractère politique, rien ne s'opposait à l'extradition. Si, mardi 23 septembre, la cour d'appel émettait un avis défavorable, l'extradition serait rendue définitivement impossible. Si, au contraire, elle venait à donner un avis favorable, Ira Einhorn pourrait aller devant la Cour de cassation, Enfin, en cas d'accord de la plus haute juridiction, il reviendrait au premier ministre de signer, s'il le souhaite, le décret d'extradition.

N. H.


M. Moya de la Cruz veut s'expliquer devant la justice américaine

Les autorités françaises seraient-elles insensibles aux appels de la justice américaine ? Voilà bientôt un an qu'un chef d'entreprise dominicain, dont les Etats-Unis demandent l'extradition, est détenu à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis (Essonne), en région parisienne. La justice française n'a rien à reprocher à Juan Antonio Moya de la Cruz, interpellé le 12 octobre 1996 en transit à l'aéroport de Roissy, mais elle tarde à le laisser partir. Selon l'un de ses avocats, Me Ellen Bessis, M. Moya de la Cruz souhaiterait pourtant être extradé : «Il récuse les accusations de trafic de drogue portées contre lui et voudrait s'expliquer devant un tribunal de Porto Rico. »

Agé de trente-trois ans, père de sept enfants, M. Moya de la Cruz emploie 250 personnes dans le secteur agroalimentaire et l'industrie du bois. Il est connu dans son pays pour son soutien au Parti révolutionnaire dominicain (socialiste). La police américaine le soupçonne de diriger un important réseau international de trafiquants de cocaïne, entre Saint-Domingue et New York, via Porto Rico.

Ses trois avocats affirment que les accusations des Etats-Unis reposent sur le témoignage d'une seule personne. Selon eux, cette même affaire avait déjà valu à leur client d'être soupçonné par la justice de son pays, en 1994, mais il avait bénéficié d'un nonlieu, confirmé en appel. Les Etats-Unis souhaiteraient tout de même l'entendre à leur tour sur ce trafic, qui porterait sur 62 kilos de cocaïne.

Me Bessis s'étonne que le décret d'extradition n'ait pas encore été signé par le premier ministre, Lionel Jospin. Elle s'étonne aussi de n'avoir obtenu aucune réponse aux courriers adressés à Elisabeth Guigou, ministre de la justice, et à Jacques Chirac, président de la République : « Alors que l'on cherche par tous les moyens à renvoyer les étrangers, M. Moya de la Cruz attend toujours ! » Les services de la chancellerie ont fait savoir au Monde, vendredi 19 septembre, que cette affaire avait effectivement été « très longue », compte tenu de la lourdeur d'une telle procédure, mais que la signature du décret était désormais « une question de jours, voire d'heures ».

Les défenseurs de M. Maya de la Cruz sont sceptiques. Ils affirment avoir déjà entendu un tel discours à plusieurs reprises, sans que la situation de leur client évolue. En attendant la notification officielle du décret, qui ne leur était toujours pas parvenue lundi matin 22 septembre, son épouse et sa mère continuent de lui rendre visite trois fois par semaine. Voilà onze mois qu'elles se sont installées à Paris. « Il est désespéré, explique sa femme, il ne comprend pas pourquoi on le garde en prison depuis si longtemps. »

Philippe Broussard


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