Début de prise de conscience sur les crimes de l'ère Milosevic
La Serbie ouvre les yeux
Pendant dix ans, les Serbes ont préféré ne rien savoir des atrocités commises en leur nom. Qui est coupable, qui est responsable: le débat ne fait que commencer.

Par MARC SEMO

Le samedi 4 et dimanche 5 novembre 2000

Retour Quotidien - Accueil

Les autres jours
Lundi - Mardi - Mercredi
Jeudi - Vendredi - Samedi







Les guerres de Milosevic

Slovénie, 1991

Du 25 juin au 7 juillet, combats entre l'armée fédérale yougoslave et la petite république, qui s'est proclamée indépendante le 24. Ils ont fait 70 tués.

Croatie, 1991-1995

Avant même la proclamation de l'indépendance croate, le 25 juin 1991, les Serbes de la Krajina croate, soutenus et armés par Belgrade, autoproclament leur république. Les combats montent en intensité jusqu'à la chute de Vukovar, en novembre 1991, après deux mois de siège. La guerre a fait 6 000 morts croates. Des Casques bleus sont déployés en interposition en janvier 1992. En août 1995, la reconquête par les forces de Zagreb des territoires occupés par les Serbes entraîne l'exode de 150 000 d'entre eux.

Bosnie, 1992-1995

Le siège de Sarajevo par les forces serbes soutenues par Belgrade commence le 6 avril 1992, alors que les Européens reconnaissent l'indépendance de la Bosnie-Herzégovine. Le déploiement des Casques bleus n'arrête ni les bombardements serbes, ni le «nettoyage ethnique». En juillet 1995, les forces serbes s'emparent de la poche de Srebrenica, tuant plus de 8 000 Bosniaques musulmans. Les accords de Dayton mettent fin en octobre 1995 à ce conflit qui fit 200 000 morts, en grande majorité Musulmans et civils.

Kosovo, 1998-1999

Le statut d'autonomie de cette province serbe peuplée à 80 % d'Albanais de souche a été supprimé par Milosevic en 1990. Engagés d'abord dans une résistance civile de masse, les Kosovars commencent la lutte armée en 1998. En mars 1999, Belgrade refuse le plan de la communauté internationale. L'Otan commence alors ses bombardements aériens, et les Serbes expulsent environ 800 000 Albanais. Au bout de 78 jours, les Serbes cèdent. Quelque 5 000 Albanais ont été tués pendant la guerre. Malgré le déploiement de soldats de l'Otan, plus de la moitié des 250 000 Serbes vivant au Kosovo ont pris la route de l'exil.

 

Lire aussi le dossier
Guerre et Paix en Yougoslavie

 

 

 

Belgrade envoyé spécial

Toutes les nuits, il sillonne Belgrade au volant de son taxi, une vieille Mercedes diesel aux sièges défoncés, achetée quelques milliers de marks l'an dernier à son départ de l'armée. Dusan ne peut plus dormir. Athlétique, chaleureux et charmeur, le jeune homme s'est marié et a deux enfants: «J'ai tout fait pour redevenir normal.» Sans succès. La nuit surtout, des images ressurgissent, les réminiscences de ses cinq ans de guerre, la Croatie d'abord, puis la Bosnie et enfin le Kosovo. «Milosevic m'a détruit l'âme», soupire cet ancien sous-officier d'une batterie de missiles, qui, avec sa brigade, fut décoré par l'ex-président yougoslave en juin 1999. «On baissait tous les yeux: pourquoi avoir finalement capitulé après 78 jours de bombardements de l'Otan. On était sonnés et on se sentait trahis», ajoute Dusan, qui fut parmi les premiers à pénétrer dans le Parlement fédéral le 5 octobre. Maintenant, il demande des comptes et serait même prêt à témoigner contre Milosevic dans un procès à Belgrade. Quand on évoque ses propres responsabilités, il répond avec un sourire gêné: «On voyait les paramilitaires et nous savions qu'ils tuaient des civils dans les villages mais nous, nous étions des soldats et nous combattions.» Dusan veut encore croire que l'armée «est restée relativement propre», mais il n'en est plus vraiment sûr. Comme lui, beaucoup commencent à réfléchir sur les horreurs qu'ils devinaient confusément depuis des années sans vouloir les regarder en face.

«Nous avons la plus forte concentration de criminels de guerre en Europe»

Vendeuse dans une boutique de mode, Mirjana n'avait pas d'état d'âme quand les obus serbes pleuvaient sur Sarajevo. «Les images des télévisions montraient des filles maquillées et je pensais que tout ça était de la propagande. Quand l'Otan a bombardé Belgrade, j'ai compris les filles de Sarajevo. Moi aussi, chaque matin, je m'habillais avec élégance et je me maquillais soigneusement avant de sortir. Rester digne était la seule façon de tenir. C'était vrai pour nous comme pour elles», explique la jeune femme, qui, depuis, cherche à comprendre ce qu'était réellement la guerre en Bosnie. Libérée de Milosevic, la Serbie reste un pays dévasté, y compris dans les têtes. Des intellectuels et des militants d'ONG ont ouvert le débat pour que ce passé de crimes et d'horreurs ne soit pas enterré.

«Nous avons la plus forte concentration de criminels de guerre en Europe. Il faut que les Serbes apprennent ce que certains d'entre eux ont fait. C'est une société entière qu'il faut décontaminer et décriminaliser. Trop de gens ont compris que le crime est la seule façon de vivre et qu'il paie», accuse Borka Pavicevic, metteuse en scène de théâtre et fondatrice, il y a six ans, du Centre pour la décontamination, où se réunissaient les quelques associations engagées contre la guerre. Les temps ont changé, mais Borka ne se fait guère d'illusions: «Il faudra une forte pression pour obliger la DOS (Opposition démocratique serbe) à examiner un passé qui dérange et éclabousse certains de ses leaders.» Comme l'ex-général Momjcilo Perisic, pressenti pour être ministre de la Défense alors qu'il fut chef d'état-major entre 1993 et 1998, en pleine guerre de Bosnie. A ce moment-là, les troupes de Belgrade appuyaient les forces serbes bosniaques du général Ratko Mladic, inculpé depuis de crimes contre l'humanité et de génocide par le Tribunal pénal international (TPI) de La Haye.

Pendant plus d'une décennie, les Serbes ont, dans leur grande majorité, préféré ne rien savoir des bombardements de Vukovar et Sarajevo, des massacres de Srebrenica, des expulsions massives de population. Convaincus d'être avant tout des victimes, ils vivaient dans un enfermement paranoïaque, alimenté par la propagande d'une télévision et d'une presse de régime qui invoquaient la menace de «génocides de Serbes» tour à tour par les «Oustachis [fascistes] croates», les «moudjahidin musulmans bosniaques» ou les «terroristes albanais».

L'effondrement du régime commence à libérer la parole. Le débat n'est plus limité aux cercles des opposants de la première heure, même s'il reste souvent confus et plein d'ambiguïtés. «En douze ans, Milosevic a fait plus de mal aux Serbes que le Croate Tito en un demi-siècle», assurent maintenant bon nombre de ceux qui saluèrent jadis en lui le sauveur de la nation. Mais il ne faut pas se méprendre: si les Serbes veulent juger aujourd'hui l'ancien dictateur, c'est d'abord pour les défaites successives et l'exode de centaines de milliers de Serbes de Croatie et de Bosnie. D'autres répètent volontiers qu'«un peuple entier ne doit pas être tenu pour coupable à cause d'un seul homme». Seuls quelques-uns, notamment dans les organisations civiques, estiment que la société serbe doit mener jusqu'au bout cette réflexion sur les crimes de Milosevic, mais aussi sur les racines du mal.

«Comment juger ces élites?»

La Yougoslavie de Milosevic n'était pas une dictature, du moins pour les Serbes... Des élections avaient lieu régulièrement, même si elles étaient en partie trafiquées, et les opposants n'ont pas été persécutés, sauf dans les deux dernières années. Une presse indépendante a toujours résisté et il était possible de capter sans risque les radios ou les télévisions étrangères. «La situation aujourd'hui est pire qu'après la Deuxième Guerre mondiale. A l'époque, on pouvait dire que l'occupation nazie avait été la cause des massacres entre les peuples de la Yougoslavie. L'avenir n'était pas mort. Cette fois-ci, tout a éclaté alors que la société commençait à se libéraliser après un demi-siècle de communisme. C'est de nous et de nous seuls qu'est née la tragédie. Nous aurons toujours en nous cette peur qu'elle puisse un jour se reproduire, explique Nikola Barovic, célèbre avocat serbe des droits de l'homme. Comment juger ces élites intellectuelles qui ont prêché le nationalisme et la haine ethnique? Et comment juger la passivité grégaire de toute une société qui a permis l'horreur?»

Le cinéaste Goran Markovic, opposant de toujours à Milosevic, fit le choix de rester à Belgrade et de tourner des films en marge, dont un documentaire samizdat, Les résistants de l'ombre. «Il faut se demander ce que l'on a fait mais surtout ce que l'on n'a pas fait et que l'on aurait pu faire contre Milosevic», insiste-t-il. Certains de ses amis jouèrent le jeu du régime par conviction «patriotique» ou par carriérisme. L'un de ses acteurs fétiches, Aleksander Bercek, devenu député du SPS (le parti socialiste de Milosevic), demanda même au Parlement que Markovic soit jugé pour haute trahison pour avoir critiqué à Paris la guerre menée en Bosnie. Ce fameux comédien a depuis quelques mois rallié la DOS. «Je l'ai croisé dans la rue il y a un mois. Je n'ai pas su quoi lui dire, j'ai seulement craché par terre», raconte le cinéaste qui, le soir même de la «révolution», était, pour la première fois depuis dix ans, invité sur le plateau de la télévision serbe. Il fut applaudi par les journalistes, tous ralliés au nouveau pouvoir, et le présentateur, un peu gêné, ne sut que lui dire «tu as un peu maigri».

Aujourd'hui, Goran est convaincu qu'il faut «affronter très vite le passé avant que les choses ne soient oubliées». Le sociologue Ivan Colovic, lui aussi opposant de la première heure resté à Belgrade, est d'un avis diamétralement opposé: «Il y a le devoir de mémoire mais aussi la nécessité d'un oubli au moins momentané pour décanter et permettre plus tard un vrai examen de conscience.»

Connaître les faits avant de comprendre

La pression vient pourtant de la société elle-même. «Le malaise couvait, maintenant il éclate. Beaucoup de gens, et pas seulement les intellectuels, veulent comprendre», souligne Ivan Vejvoda, de la Fondation Soros, qui, comme d'autres organisations civiques, multiplie les colloques sur les expériences des «commissions de vérité et réconciliation» et invite des Sud-Américains ou des Sud-Africains à témoigner. L'intelligentsia non nationaliste discute de l'Allemagne de l'après-guerre et des leçons de la dénazification. Kriv (coupable), le livre du philosophe allemand Karl Jaspers, est en vitrine des librairies, comme le célèbre ouvrage de Hannah Arendt sur le procès Eichmann et «la banalité du mal». Depuis la «révolution» du 5 octobre, les télévisions indépendantes - et même parfois la télévision publique - passent des documentaires jusqu'ici invisibles.

«Il a fallu aux Allemands un quart de siècle et un changement de génération pour affronter vraiment la question, souligne Drinka Gojkovic, écrivain et traductrice. Les invectives morales ne servent pas à grand-chose. Le plus urgent est de faire connaître aux gens les faits, les mettre face à ce qui s'est réellement passé en Croatie, en Bosnie ou au Kosovo.» Elle bien consciente que le plus difficile sera de faire admettre ces réalités aux Serbes exilés de Croatie et de Bosnie, qui se voient d'abord comme victimes. «Ils n'arrivent pas à faire le lien entre ce qu'ils ont subi et leur vote pour les fauteurs de guerre», souligne le psychiatre Vladimir Jovic, fondateur d'IAN (International Aid Network), ONG d'aide psychologique. «J'ai vu défiler beaucoup de victimes, des soldats traumatisés et même quelques probables criminels de guerre atteint de troubles graves, mais jamais un seul de ces intellectuels qui prêchèrent pendant des années le nationalisme et la guerre», ironise avec amertume ce Serbe de Bosnie, qui fut médecin sur le front pendant un an.

«L'élite serbe est la première responsable. Moi-même en tant que Serbe, et bien qu'adversaire de toujours de ce régime, je ne peux que me sentir responsable de ce qui s'est passé. Mais la responsabilité collective, qui est une donnée sociologique et culturelle, n'est pas synonyme de la culpabilité collective, qui est une absurdité», souligne Veran Matic, fondateur de la radio B2-92 et président de l'Anem (Association des médias électroniques indépendants). A ses yeux, il est urgent de juger les auteurs de crimes et en premier lieu Milosevic. La nécessité d'un tel procès fait certes aujourd'hui l'unanimité à Belgrade, mais pour de mauvaises raisons. On veut le juger «pour le mal fait aux Serbes» et pour clore au plus vite ce peu reluisant chapitre de l'histoire nationale. Le TPI a inculpé Milosevic et quatre de ses proches de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Mais pour une écrasante majorité des Serbes, il est hors de question de les livrer à ce tribunal, que le nouveau président Vojislav Kostunica définissait, peu avant son élection, comme «une monstruosité plus politique que juridique».

Les quelques intellectuels qui souhaitent un réel face-à-face de la Serbie avec ses errements passés préfèrent aussi un jugement sur place. «Si le procès se tient à La Haye, les Serbes diront que ce n'est pas un vrai procès, mais s'il est jugé seulement par une cour de Belgrade, les victimes bosniaques croates ou albanaises estimeront qu'on ne leur aura pas vraiment rendu justice», souligne Veran Matic, qui suggère l'instauration d'un tribunal en Serbie avec la collaboration du TPI et la présence de magistrats venant de Sarajevo, Zagreb ou Pristina. En attendant, il s'engage à fond pour que les gens sachent. Il sait qu'il faut faire très vite. «Bientôt, les médias indépendants deviendront commerciaux, et ce genre de débats sur la culpabilité n'est pas très rentable. La page alors sera tournée et le mal sera toujours là.».


Article précédent - suivant

Chercher un article du quotidien par un mot ou une phrase:


Les autres jours
Lundi - Mardi - Mercredi - Jeudi - Vendredi - Samedi

Retour au sommaire Quotidien

© Libération