L'Enquete Dickinson change d'allure

Dix-neuf mois après le meurtre de la jeune Anglaise Caroline Dickinson, plus de 450 personnes ont réagi à la publication d'un portrait-robot.

Le 16 février 1998

Je ne comprends pas comment des témoignages aussi essentiels ont été ignorés aussi longtemps. Me Hervé Rouzaud-Le Boeuf, l'avocat du père de Caroline

Rennes correspondance

 Après la publication samedi du portrait-robot d'un
 homme suspecté d'avoir tué et violé la jeune
 Caroline Dickinson dans une chambre de l'auberge
 de jeunesse de Pleine-Fougères le 18 juillet 1996, la
 prudence et le scepticisme dominaient dans la
 petite commune bretonne, lassée de focaliser
 l'attention des médias. «Les gens en parlent très
 peu, lâche une habitante, et personne n'a reconnu
 qui que ce soit. C'est si loin maintenant. Qui s'en
 souviendrait ?

 Dix-neuf mois après les faits et la mise à jour de
 témoignages jusqu'alors abandonnés ou laissés de
 côté, l'enquête a pourtant fait un étonnant bond en
 avant. Mais il aura fallu toute l'opiniâtreté du juge
 Van Ruymbeke, succédant à Gérard Zaug dans
 l'instruction de cette affaire, pour commencer à en
 dissiper le mystère et échafauder une hypothèse
 enfin cohérente.

 Traductions.Quand ce dossier lui est confié, en
 août 1997, le conseiller à la cour d'appel de Rennes
 dispose de dizaines d'heures d'auditions menées un
 an plus tôt par la police britannique en
 Cornouailles, sur commission rogatoire du juge
 Zaug, auprès du groupe ayant séjourné à
 Pleine-Fougères. Un quart de ces dépositions
 seulement sont traduites. Elles recèlent pourtant
 des témoignages cruciaux qui seront complétés par
 de nouvelles auditions en Angleterre et de
 nouvelles expertises. Parmi les témoignages les plus
 importants «retrouvés» par Van Ruymbeke, figure
 celui d'une camarade de Caroline restée se reposer
 dans une chambre de l'auberge deux jours avant le
 meurtre. Celle-ci raconte avec précision avoir
 remarqué ce jour-là la présence d'un individu
 faisant les cent pas aux abords de l'auberge.
 L'adolescente est intriguée par le comportement
 «bizarre» de cet homme qui, non loin d'une
 camionnette blanche, regarde fixement les fenêtres
 du bâtiment. Le lendemain, elle voit à nouveau le
 véhicule passer devant l'auberge et, peu après, le
 même homme traînant près du terrain de tennis
 situé dans l'enceinte de l'établissement.

 Plus récemment, interrogé de nouveau en
 Grande-Bretagne, l'un des accompagnateurs du
 groupe raconte quant à lui pour la première fois
 avoir croisé un inconnu vers 0h15 le 18 juillet, soit
 quelques heures avant le crime, au second étage de
 l'auberge. L'homme, les cheveux mi-longs, baisse la
 tête à sa rencontre. Vers 1h30, cet individu est de
 nouveau remarqué par trois collégiennes du
 groupe, cette fois au premier étage. Selon les jeunes
 filles, il leur aurait même adressé un salut avant de
 repartir tranquillement. Une heure plus tard, à une
 trentaine de kilomètres de là, se déroulera une
 première agression dans l'auberge de jeunesse de
 Saint-Lunaire où se trouve un autre groupe de
 jeunes Britanniques. Après avoir tenté d'étouffer et
 de violer une adolescente, un homme est surpris
 par deux camarades de la collégienne et repart
 également sans manifester d'affolement.

 Coton hydrophile. Selon les experts, le viol et le
 meurtre de Caroline ont été commis vers 4h30. Et
 pour les enquêteurs, le coupable, comme l'inconnu
 aperçu dans l'auberge de Pleine-Fougères ou
 l'agresseur de Saint-Lunaire ne sont désormais très
 probablement qu'un seul homme. Cette hypothèse
 est confortée par les expertises approfondies
 effectuées sur un morceau de coton hydrophile
 retrouvé près du corps de la jeune Anglaise. Non
 seulement ces analyses ont permis d'établir que le
 coton avait été utilisé pour étouffer la jeune fille,
 mais elles ont également mis en évidence un
 composant spécifiquement anglais dans sa
 fabrication. Or le même coton, qui n'était pas utilisé
 par le groupe de Pleine-Fougères, se trouvait dans la
 salle de bains voisine de la chambre de l'auberge de
 Saint-Lunaire où la première agression a eu lieu.
 Pour les enquêteurs, le coupable surpris une
 première fois à Pleine-Fougères, puis à
 Saint-Lunaire, se sera muni de ce coton avant de
 retourner vers l'auberge où se trouvait Caroline.
 Un dernier témoignage vient encore resserrer les
 soupçons autour de l'homme à la camionnette. Une
 enseignante, après avoir entendu des pas sur le
 gravier de l'auberge vers 4h30, se souvient avoir vu
 un peu plus tard un homme s'éloigner du bâtiment
 puis avoir entendu un bruit de moteur semblable à
 celui d'un véhicule utilitaire. Ces témoignages ont
 fait l'objet d'une synthèse ayant abouti aujourd'hui
 à un portrait-robot jugé «assez précis» par des
 témoins qui, tant à Saint-Lunaire qu'à
 Pleine-Fougères, ont sensiblement décrit la même
 personne. Si la justice fonde beaucoup d'espoirs sur
 ce document, il est à craindre que les mois perdus
 n'entravent cependant ses capacités à «rafraîchir
 les mémoires». Pour l'heure, plus de 450 appels ont
 déjà été enregistrés par les gendarmes et une
 quarantaine de pistes seront vérifiées. Les
 personnes signalées devraient ainsi faire l'objet d'un
 prélèvement de salive en vue d'un test génétique
 afin de comparer leur empreinte ADN avec celle du
 meurtrier de la collégienne britannique. Ce
 prélèvement ne peut toutefois être effectué, aux
 termes de la loi, qu'avec leur consentement.

 «Je ne comprends pas comment des témoignages
 aussi essentiels ont été ignorés aussi longtemps»,
 confie pour sa part Me Hervé Rouzaud-Le Boeuf,
 l'avocat du père de Caroline, qui n'hésite pas à
 mettre en cause la manière dont l'enquête a été
 menée au cours des premiers mois.

 Piste abandonnée. Un premier portrait-robot,
 présentant des similitudes avec celui qui vient
 d'être publié, avait été réalisé dès les premiers jours.
 Malheureusement cette piste allait être rapidement
 abandonnée, les gendarmes et Gérard Zaug n'en
 ayant retenu qu'une forte ressemblance avec un
 motard séjournant à l'auberge et mis hors de cause
 par les tests d'ADN. L'empreinte génétique du
 meurtrier demeure jusqu'à présent le principal,
 sinon le seul, élément tangible de ce dossier.

      PIERRE-HENRI ALLAIN

                    ©Libération 


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