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Ce qui est mieux en France

Marianne (hebdomadaire), 5 au 11 mai 1997

dans la même parution :
Les exceptions dont la France peut être fière
La France a toujours été en crise...
Pourquoi les néolibéraux veulent-ils détruire l'ENA ?


Ce qui est mieux en France

Réponse au « New York Times »: Non, notre pays n'a rien à gagner à s'aligner sur le modèle américain

par Philippe Cohen

« Liberté, égalité, anxiété ». Le titre était formidable. Le journaliste, Roger Cohen, correspondant parisien du New York Times , aussi. Disons-le : il a su admirablement exprimer tout haut ce que la plupart de nos dirigeants pensent tout bas. A la télévision, Jacques Chirac s'est agacé, le 12 décembre dernier du conservatisme des Français. « Ils sont chloroformés », surenchérit aujourd'hui Didier Pineau Valencienne. Le patron de Schneider, qui soutient le président dans la campagne électorale, voit même dans la dissolution de l'Assemblée « une solution qui nous rapproche des pratiques anglo-saxonnes ».

Jean-Claude Trichet, le gouverneur de la Banque de France, regrette que des Steve Jobs ou des Bill Gates manquent à l'Europe. Tous les experts pleurent la morosité des Français : on leur montre les chiffres du commerce extérieur et eux restent rivés sur ceux du chômage ! Chaque semaine, nos éditorialistes se désolent en découvrant que, sondage après sondage, les Français approuvent les mouvements sociaux les plus « corporatistes », des routiers aux internes.

Le « french blues » de l'élite technocratico-politique

Inutile donc, pour Roger Cohen, de sortir de son rôle de reporter objectif. Inutile aussi de défendre ouvertement le modèle de société anglo-saxon de l'extérieur. Il se trouve, au coeur de Paris, quelques centaines d'hommes politiques, de technocrates et de patrons qui rêvent de copier l'Amérique et ne demandent qu'à manifester leur déception et leur désarroi sur ses habitants. Le talent de Roger Cohen réside en ceci qu'il a su les accoucher et brillamment synthétiser le french blues de nos élites. Voilà pourquoi son article n'a suscité ni indignation ni réponses passionnées dans la presse française (excepté dans France-Soir ) : au fond, ceux qui font et commentent l'information pensent comme lui, sans pouvoir toujours l'avouer. Voilà pourquoi il ne faut pas se contenter de populariser l'article de Roger Cohen, mais y répondre : on y trouve la quintessence de ce modèle libéral qu'on nous supplie de rejoindre.

Le diagnostic de Cohen est terrible. La France ressemble à un musée. Elle ne regarde plus devant mais derrière elle. Ses habitants manifestent une inquiétante indifférence à l'égard d'Internet et de la micro-informatique. Les parents ambitionnent pour leurs enfants une carrière de fonctionnaire. Les rares Français qui ont encore l'esprit d'entreprise doivent s'exiler en Californie, tels Bernard Liautaud et Denis Payre, les fondateurs de Business Object, une entreprise qui vaut aujourd'hui 5 milliards de francs. Les deux compères, qui mériteraient d'être salués comme des héros nationaux, sont inconnus ... sauf des lecteurs des magazines économiques les plus pointus. Les Français préfèrent sauvegarder leurs allocations chômage, leur RMI et leur Sécurité sociale dispendieuse plutôt que de baisser leurs impôts et de mettre tout le monde au travail. Les syndicats exigent la retraite à 55 ans alors que le nombre de retraités va exploser. Notre enviable système de protection sociale n'empêche toutefois ni le chômage, ni la multiplication des ghettos urbains. Les droits sociaux et le refus de la flexibilité freinent les embauches. Ce refus du pays d'affronter la mondialisation peut le conduire dans les bras du Front national. Certes, le président de la République défend l'idée d'une troisième voie. Mais les dures réalités du marché mondial l'obligent à courir le monde pour promouvoir des produits français comme un vulgaire vendeur d'aspirateurs. Car le monde n'a que faire de la « certaine idée de la France » à laquelle se raccrochent les Français.

5,3% de chômeurs aux USA... Sans compter les non-déclarés

On pourrait contester cet état des lieux consternant. Rappeler, par exemple, à Roger Cohen, que le PIB de la France s'est accru de 60% au cours de ces vingt dernières années. Ainsi la technologie française, au deuxième rang mondial dans le service informatique ou dans les CD-Rom, se porte moins mal qu'il veut bien le dire. Mais ne chipotons pas. Le diagnostic est juste. La France est en crise. Cette crise dure. Ceux d'en haut et ceux d'en bas ne savent pas comment le pays va s'en sortir.

Le chômage. Remettons d'abord les pendules à l'heure. Sa faiblesse aux Etats Unis - 5,3%, nous indique le baromètre officiel - est une pure fiction. Des millions d'Américains ne prennent plus la peine de s'inscrire comme demandeurs d'emploi : cette formalité ne leur rapporte rien, ni indemnisation (limitée à six mois), ni chance de trouver du travail. Ces refoulés du marché de l'emploi sont aussi nombreux que leurs petits frères recensés dans les statistiques. La prison, avec son 1,6 million de détenus - un taux d'emprisonnement huit fois supérieur à celui de la France! -, contribue également à faire baisser le chômage américain. Il faut tenir compte de ces 12 millions d'Américains qui vivent en deçà du seuil de pauvreté, et dont le revenu (moins de 3.500 F) est insuffisant pour se loger. Car la job machine n'est pas la panacée. Voici quelques jours, une manifestation de malades du sida a été réprimée par la police new-yorkaise. Ils protestaient contre le prix de la trithérapie, empêchant de nombreux malades de se soigner. En France, celle-ci est gratuite, même en l'absence de carte de Sécurité sociale. Quand on est sidéen, « l'exception française » est bénie des dieux.

Mieux vaut être tuberculeux au Kenya qu'en Amérique

Autre exemple. Selon Georges Anders, journaliste au Wall Street Journal , aux Etats-Unis, les dépenses de santé représentent 13,9% du PIB, mais 35 millions d'Américains n'ont aucune couverture sociale, et 50% des opérations sont faites sans séjour à l'hôpital, pour remettre sur pied vite et à moindre coût la force de travail. Les HMO (Health Maintenance Organizations), systèmes de contrôle de dépenses de santé américaines, ne veulent pas dépenser un dollar pour la prévention. Trop cher, pas rentable à court terme. Les Etats-Unis sont en tête pour le nombre de tuberculeux résistants aux antibiotiques (40% dans le Bronx de New York), alors que le Kenya guérit 98% de ses tuberculeux. Enfin, le Malawi est au même rang (21e) que l'Amérique pour la mortalité infantile.

Edouard Behr, journaliste anglo-saxon, a écrit en 1995 L'Amérique qui fait peur (1), une description féroce des ravages du libéralisme et du politiquement correct. Il affirme qu'on recense 75.000 sans-abri dans le comté de Los Angeles : « Dès qu'il y a des problèmes sociaux dans un quartier, l'école ferme, le commissariat aussi. Parfois, on se croirait au Zaïre, il n'y a même plus d'électricité. »

On comprend mieux, à ces quelques exemples, les résistances de nos compatriotes à l'égard de ceux qui leur recommandent plus de flexibilité et davantage de rigueur. Certes, la situation des banlieues françaises n'est guère reluisante. Mais l'Etat ne fuit - pas encore? - ses responsabilités. Des centaines de milliers de logements ont été rénovés au cours de ces quinze dernières années.

Une plus grande flexibilité n'a pas enrayé la montée du chômage

« Les experts américains en visite dans nos banlieues, affirme le sociologue Adil Jazouli, s'extasient de ce que les poubelles soient encore ramassées. Car la situation n'est pas comparable.

Il n'existe pas en France de quartiers « ethnicisés »,. Même les grands ensembles comprenant 40% d'immigrés, comme celui des Courtellières, dans la région parisienne, et qu'évoque Roger Cohen, englobent, une bonne vingtaine de nationalités. Les jeunes se mélangent. L'école joue encore son rôle : à 10 ans, les petits Arabes sont parfaitement francophones ». Selon Michelle Tribalat, chercheuse à l'Ined (Institut national d'études démographiques), au début des années 90, un jeune Beur sur deux vivait avec une Française ; parmi les jeunes filles, la proportion d'unions « mixtes » était de 30%.

La fracture sociale, qui s'accroît en France, serait-elle moindre s'il existait davantage de flexibilité dans le travail ? L'expérience des quinze dernières années prouve le contraire. Les contrats à durée déterminée représentent 80% des embauches dans les entreprises de plus de 50 salariés. Le travail à temps partiel concerne 3,6 millions de salariés, soit 20% de plus en quatre ans. Le salaire net n'a progressé que de 0,2% par an entre 1991 et 1995. La proportion de chômeurs non indemnisés (l,5 million) ne cesse de croître depuis 1990. Tous ces « efforts » n'ont pas enrayé la montée du chômage. Comment croire qu'en demander davantage serait efficace, et qu'il faudrait rogner encore sur le droit du travail pour stimuler l'emploi ?

7,5 millions de Minitels : la France est le pays le plus branché

Mais c'est dans le domaine des technologies que croit triompher Roger Cohen. Ses épigones français déplorent, la lippe mouillée d'indignation, le retard national. Pensez donc! Seuls 15% des foyers sont équipés de micro-ordinateurs, contre 23% en Angleterre, 26% en Allemagne et 37% aux Etats-Unis! Le nombre d'internautes ( 1%) est si ridicule que le Los Angeles Times a épinglé la France la soupçonnant d'être « l'un des rares bastions qui refusent de se joindre au grand love in planétaire des technologies de l'information. » En 1966 aussi, chacun se lamentait : la France n'occupait que le 20e rang mondial pour les conversations téléphoniques (2). Il fallait des mois pour obtenir une ligne! A partir de 1969, en cinq ans, grâce au VIIe plan qui a donné la priorité à l'investissement dans ce secteur, le nombre de lignes a quintuplé. En relevant ce défi, la Direction générale des télécommunications puis France Télécom sont devenues l'un des grands acteurs mondiaux de ce secteur.

Ce qui leur a permis, en 1982, de créer le Minitel, aujourd'hui utilisé par 7,5 millions de foyers. Au passage, la télématique française a provoqué l'émergence d'un marché de 25.000 services, réalisant un chiffre d'affaires annuel de 6,5 milliards de francs, bien supérieur à ce que représentent les opérations commerciales recensées sur tout le réseau mondial Internet ! Elève médiocre en micro-informatique, cancre d'Internet, la France est donc le pays le plus branché du monde si l'on raisonne en termes de terminaux. Lorsque les ingénieurs ont inventé le Minitel, leur mission était de concevoir un appareil gratuit, en fonction du principe républicain d'égalité, appliqué à l'accès à l'information. On ne peut pas en dire autant d'Internet, puisqu'un micro-ordinateur coûte encore l0.000F.

Et si l'on parlait du protectionnisme américain ?

Soit dit en passant, Internet n'était nullement une invention « libérale », mais la conséquence d'une commande de l'armée américaine. L'ordinateur lui-même n'est d'ailleurs qu'un enfant de la Seconde Guerre mondiale ! Car heureusement pour les Etats-Unis, il existe un colbertisme américain sans lequel jamais le pays n'aurait pu rattraper son retard technologique sur les Japonais.

Ce même colbertisme américain a freiné l'implantation du Minitel outre-Atlantique grâce à une réglementation interdisant à un réseau de diffuser des services sur tout le pays! Ce qui n'empêche pas Roger Cohen de dénoncer l'incapacité des Français à exporter leur « géniale invention ».

Il est vrai que l'Etat français, c'est une évidence, n'est pas toujours performant. Le plan informatique pour nos écoles et nos collèges s'est révélé une catastrophe. Le plan câble n'a pas confirmé toutes ces promesses. Le redressement du Crédit lyonnais sera onéreux. Mais ces échecs, et bien d'autres, n'en condamnent pas pour autant partout et toujours l'action de l'Etat. Un exemple : le cinéma. En imposant, en 1993, une politique de quotas d'oeuvres européennes et françaises aux chaînes de télévision, en obligeant celles-ci à investir dans la production, la France a sauvé le cinéma français, qui produit 130 films par an - contre 80 en Italie et une centaine en Angleterre. Les spectateurs ont plébiscité cette politique : en 1996, le cinéma français a augmenté ses parts de marché dans les salles avec 37,5%, limitant à 50% celles des Etats-Unis. Selon Jean-Michel Cedro, journaliste spécialisé dans l'économie du cinéma, seul le refus des distributeurs américains de diffuser des films français doublés - un protectionnisme déguisé - freine son développement aux Etats-Unis même.

Les Américains ne croient plus à l'intérêt général

En réalité, comparer les performances économiques de différents pays et copier ceux qui réussissent ne sert à rien. Le « benchmarketing » - qui consiste à comparer les coûts de différentes entreprises concurrentes - est parfois employé avec succès dans le secteur privé. La méthode ne vaut rien s'agissant de l'économie d'un pays où l'on ne manie pas que des chiffres, mais aussi des âmes et une histoire déjà ancienne. Ainsi, jamais les institutions politiques n'ont été aussi peu légitimes aux Etats-Unis. Sur 193 millions d'Américains en âge de voter 44% seulement ont participé à la dernière élection présidentielle. Bill Clinton n'est donc mandaté que par 20% des Américains.

Une étude (3) réalisée en 1994 révèle que 18,5% des Américains font confiance au gouvernement fédéral, et 15,2% au Congrès ! Les Américains ne croient plus à l'intérêt général. Ils ne se sentent plus responsables de leurs concitoyens en détresse. « Un candidat aux élections, résume Ezra Suleiman (lire l'encadré), qui se prononcerait contre la baisse des impôts et contre la peine de mort n'aurait aucune chance d'être élu ».

Liberté, égalité, solidarité - des valeurs à conserver

Les Français ont-ils envie d'évoluer vers ce modèle que l'on ne nous présente qu'à travers les chiffres abstraits de la croissance ? Pourtant, élément non négligeable, il faut envier à l'Amérique le dynamisme de son capital-risque, qui mise sur les PME quand les banquiers français s'en méfient, et le pragmatisme de ses dirigeants. Ces derniers n'hésitent jamais à affaiblir leur monnaie ou à baisser leurs taux d'intérêt pour aider les entreprises américaines à exporter

En France, la politique du franc fort coûte chaque année au moins un point de croissance à l'économie française. Car Roger Cohen oublie de critiquer la grande maladie des élites françaises: croire qu'il faut forcément se conformer à un modèle - japonais avant-hier, allemand hier, anglo-saxon (sauf en matière monétaire) ou hollandais aujourd'hui. Si elles souhaitent regagner la confiance des citoyens, les élites doivent cesser d'affirmer que l'Etat ne peut, ne sait ni ne doit rien faire contre le chômage ou pour soutenir l'activité. Les Français ont fait la révolution parce qu'ils pensaient que la République devait leur garantir l'égalité, protéger leurs libertés et maintenir leur solidarité. Ils n'acceptent pas facilement qu'elle y renonce sous prétexte que la mondialisation rend ces missions plus difficiles. L'attachement congénital des Français à l'Etat, au service public et à la protection sociale n'a pas d'autre explication.

Vive le TGV, les autoroutes et la Sécu

Seul un économisme primaire, qui confond la dépense avec l'investissement (le TGV, Airbus et les autoroutes auraient-ils existé sans dépense publique?) et la comptabilité avec la gestion (la première ignore l'ajustement par la croissance des recettes), prétend que la France n'a plus les moyens de défendre les principes de la République. Au lieu de l'inciter à basculer dans un libéralisme dogmatique que rejetteront ses habitants, Roger Cohen devrait plutôt encourager la France à inventer sa propre voie. Car, sans un modèle concurrent disparu depuis la chute du mur de Berlin, cette Amérique que nous aimons tant ne risque-t-elle pas de se déliter ?

Ph. C. et A. A.

(1) Press Pocket, 1996.

(2) Cf. le Colbertisme high-tech, Elie Cohen, Seuil, 1988

(3) Statistical Abstract of the United States,1996.


C'est pas si mal que ce qu'on dit (insert)

Les exceptions dont la France peut être fière

Enfants Ecoles maternelles et crèches : une pédagogie de l'éveil que beaucoup de pays viennent voir.

Musique Paris, capitale de la world music . Les artistes africains et maghrébins trouvent une écoute attentive et les premiers échos de leur réussite future: Cheb Khaled, Cheb Mami, Manu Dibango, Fellah !

Neige Un domaine skiable et des équipements de premier ordre, des industriels performants, plus Luc Alphand.

Santé Après l'attente à l'accueil, la qualité des soins est de premier ordre. Pauvre ou riche, clandestin ou « Gaulois » de souche, tous sont soignés pareil. !!

Sexe Un homme politique peut aller à l'hôtel avec son illégitime sans ruiner sa carrière.

Sexe (bis) Les préservatifs les plus sûrs du monde (2 millions ont été retirés du circuit).

Télé On la hue, on la décrie, mais elle soutient la comparaison internationale et Canal+ s'exporte bien.

Voyage Les trains à l'heure, même l'Eurostar (un peu anglais aussi) et partout, jusqu'en Lozère ; le confort, les gares au coeur des villes ...

... Et celles qu'on refilerait volontiers à nos voisins !

Un ministre (Lamassoure) qui affirme : « L'économie française est ringarde »

Le pouvoir des dîners en ville.

Les médias sous influence (Messier, Monod-Mestrallet, Bouygues...).

L'équipe de France de foot , championne du monde des matches amicaux.

 

La France a toujours été en crise...

La France a toujours manifesté un certain pessimisme quant à son avenir. Dans les années 60 et 70, de multiples essayistes décrivaient par le menu la « société bloquée » (Michel Crozier) ou le mal français (Alain Peyrefitte), alors que la croissance française dépassait celle de la plupart des pays développés. Dans les conditions d'incertitude et d'angoisse provoquées par la mondialisation, ce discours pessimiste ne peut être qu'exacerbé. Roger Cohen le traduit à sa façon. Il sous-estime les capacités du pays à se moderniser sous l'effet des pressions extérieures. Après la guerre, les élites françaises ont su définir une stratégie industrielle long terme, contribuer à la naissance de puissants champions industriels alors que tout le monde annonçait le déclin du pays. Aujourd'hui, la France doit s'adapter très vite aux bouleversements des marchés. Certaines entreprises françaises y parviennent bien, par exemple dans l'assurance, la chimie ou les télécommunications. Mais, contrairement à ce qui s'est passé dans les années 50, l'Etat ne peut jouer un rôle aussi important dans la modernisation. Ses pouvoirs sont limités par l'engagement européen, la décentralisation et le manque de ressources financières. Les hommes politiques cachent aux citoyens cette perte de souveraineté. D'où la coupure entre élites et peuple. Quand Alain Juppé réunit les préfets pour les inciter à combattre le chômage, il sème des illusions, car les préfets ne peuvent pas créer des emplois ! Cela ne veut pas dire pour autant que la France doive basculer dans le tout-libéral. Ce serait méconnaître son histoire, et l'attachement de ses habitants aux conquêtes sociales de ces cinquante dernières années. La France se bat pour rester une communauté tout en se modernisant. Son malaise actuel n'annonce pas forcément son déclin. »

Ezra Suleiman

Professeur de sciences politiques à l'université du Michigan et auteur des Ressorts de la réussite française , Seuil,1995.

Pourquoi les néolibéraux veulent-ils détruire l'ENA ?

par Eric Dupin, journaliste à « Marianne », spécialiste de la haute administration et de la fonction publique.

Il faut refonder l'ENA et non la détruire, comme le proposent, avec trop de légèreté, Alain Juppé et Laurent Fabius. L'énarchie, éminente particularité française, est certes plusieurs fois coupable, et on l'a assez dit. Dès 1967, un ancien élève de la prestigieuse école, Jean-Pierre Chevènement, avait d'ailleurs traité ses congénères de mandarins de la société bourgeoise.

La morgue des énarques omniprésents s'est aggravée au fil des ans. La socialiste Marie-Noëlle Lienemann a raconté comment ces hauts fonctionnaires arrogants tenaient en peu de considération le ministre qu'elle fut. L'image du blanc-bec frais émoulu qui prétend diriger les affaires publiques, en lieu et place des élus du peuple, a fait florès. Farouche adversaire de l'énarchie - qui le lui rendit bien -, Edith Cresson s'en vengea même en cherchant à déporter l'encombrante école politico-administrative à Strasbourg...

On pourrait instruire longuement le procès de l'ENA en brocardant l'idéologie platement technocratique qui s'y épanouit ou encore la fâcheuse tendance de ses diplômés à monopoliser via l'aisance du « pantouflage », l'essentiel des postes de responsabilité publics et parfois privés. Il s'ensuit une élite consanguine génératrice de « pensée unique ».

Faut-il, pour autant, crier avec tous ceux qui hurlent à la dissolution du temple de la technocratie hexagonale? Il serait plus sage d'observer que, si l'ENA n'a pas tenu ses promesses originelles, un retour aux sources peut être une piste d'avenir. Sous la houlette de Michel Debré, la création de l'Ecole nationale d'administration, en 1945, visait d'abord à rompre avec l'élitisme et le corporatisme de la formation des hauts fonctionnaires avant-guerre. Contre les conceptions libérales, il s'inspirait plutôt du modèle polytechnicien d'une école fermée, mais au nom de la démocratisation.

Force est de constater que l'ENA a fini par cumuler les défauts des deux systèmes. L'élitisme et le corporatisme ont survécu essentiellement grâce au système des grands corps auxquels un bon rang de sortie donne droit. Qui plus est, l'ENA s'est frileusement repliée sur elle-même. Les élèves fonctionnaires, issus d'un « concours interne », n'ont jamais été pleinement intégrés. L'énarchie s'est battue bec et ongles contre toute tentative d'élargissement du recrutement de l'école. Mais doit-on revenir en arrière, à des écoles dépendant de chaque administration centrale? C'est le risque d'une suppression irréfléchie de l'ENA. En agitant cette mesure symbolique, Alain Juppé sait bien qu'il adresse un clin d'oeil libéral à l'électorat de droite tout en flattant le sentiment anti-élites d'une fraction de la gauche populaire. Le retour aux féodalités d'avant-guerre et à une élite administrative fondée sur les privilèges sociaux serait pourtant la pire des solutions.

Mieux vaudrait transformer profondément l'ENA pour retrouver l'inspiration de ses pères fondateurs. Dans l'esprit, trois points seraient alors décisifs diversifier l'accès à l'école avec plusieurs filières placées sur un pied d'égalité; remodeler un enseignement plus modeste et plus pratique; supprimer l'accès direct des meilleurs diplômés aux grands corps de l'Etat. Bien sûr ces réformes-là se heurteraient à une résistance acharnée des privilégiés de la nomenklatura française. Mais elles seraient plus dynamiques que le spectre d'une suppression de l'ENA, agité le temps d'une campagne. Et avant que l'on ne découvre de bonne raisons d'y renoncer.


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