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Les nouveaux mystères de Pearl Harbor

un livre de François DELPLA

Conclusion

Loin d'être une réussite de Roosevelt, l'attaque de Pearl Harbor est un raté de sa politique.

Les théories de la "conspiration" manquent de la rigueur la plus élémentaire. Elles amalgament des faits de natures et de dates diverses. Sans souci de la chronologie, elles mélangent le texte du 27 novembre qui exprime le souhait que les Japonais tirent les premiers, et l'attitude des dirigeants américains au soir du 6 décembre, peu pressés d'avertir leurs armées alors que le président vient de comprendre que la guerre est là. Les deux situations sont pourtant bien différentes.

Le 27, on est au début du processus de rupture et les Américains redoutent que le Japon, qui avait primitivement fixé au 25 la date-limite des négociations puis l'avait reculée au 29, ne réagisse violemment à la note abrupte qu'ils lui ont assénée le 26. De cette situation limpide, on passe en dix jours à la confusion la plus complète. En faisant attendre sa réponse, le Japon use les nerfs des dirigeants civils et militaires, dans les pays qui peuvent s'attendre à une attaque, et crée dans l'esprit de Roosevelt de nouveaux espoirs de compromis, à un moment où la puissance hitlérienne atteint son zénith, n'ayant pas encore reculé devant Moscou et venant d'obtenir, à l'autre bout de l'échiquier, un succès retentissant avec la mise à la retraite du général Weygand.

C'est pour sauvegarder les chances d'une paix au moins provisoire dans le Pacifique que le président se garde de tout geste belliqueux, dans une situation que le branle-bas des troupes japonaises fait apparaître plus dangereuse que celle du 27 novembre, même si, très vraisemblablement, personne à Washington ne voit venir le coup contre Pearl Harbor. L'improbabilité, et de l'audace japonaise, et de la progression incognito d'une pareille escadre pendant plus d'une semaine, reste à ce jour la seule explication plausible d'une surprise aussi complète, sur laquelle les Japonais eux-mêmes ne comptaient pas. Mais la passivité des Américains n'est guère moindre dans des secteurs qu'ils savaient menacés.

C'est que Roosevelt spécule, plus que jamais, sur une victoire à Tokyo des éléments pacifistes. Il n'est pas pressé d'avertir ses bases car il est en correspondance, par diverses voies, avec l'empereur, et pour lui ceci exclut presque cela. D'où son emportement durable, et certainement sincère, contre la traîtrise de l'adversaire. Il est persuadé qu'il a été joué par une partie, au moins, des Japonais qui comme lui se démenaient au dernier moment pour obtenir un accord.

Ce calculateur, qui écrivait peu et se confiait moins encore, a emporté avec lui le secret de ses ultimes délibérations, mais on a toutes raisons de penser qu'il a adopté une attitude passive pour aider les pacifistes nippons. Son pays apparaissait à la fois épris de paix, peu armé, peu entraîné et soucieux de tourner ses forces contre Hitler, bref absolument pas prêt, dans le Pacifique, à une riposte. Mais de toutes ces faiblesses il se faisait une arme dissuasive, espérant faire mesurer aux Japonais à quel point une attaque de leur part, surtout par surprise, aurait un rendement négatif : ils avaient d'un côté l'espoir de détruire des équipements, pour la plupart, anciens, de l'autre la certitude de s'attirer les foudres de la première nation industrielle du monde, au moment précis où elle mettait en route une immense production d'armes, tout entière destinée à faire plier l'Allemagne.

Le Japon est, effectivement, bien hésitant. Ce qu'il faut à présent contester, c'est la théorie de la conspiration japonaise, qui n'a pas trouvé, elle, de Prange ou de Wohlstetter en travers de sa route. L'attaque de Pearl Harbor est conçue, imposée et menée par un adversaire de toute guerre contre les Etats-Unis, l'amiral Yamamoto. Ce n'est pas un pacifiste inconditionnel mais un chef clairvoyant, qui mesure l'impossibilité de vaincre l'Amérique et pense que son pays a des cartes beaucoup plus sûres à jouer. Son attaque est donc le résultat, non de son agressivité, mais de ses rapports avec les militaires bellicistes. Obligé de proposer quelque chose, il lance le défi le plus fou, espérant jusqu'au bout que le projet se brisera sur l'un des obstacles qui hérissent sa route. On ne peut donc parler d'une traîtrise des Japonais, en général. Ils sont entraînés par leurs luttes internes. Les éléments les plus agressifs sont précisément ceux qui préféreraient des attaques parfaitement prévisibles, au voisinage de la Chine, plutôt qu'un coup d'éclat contre la grande puissance d'outre-Pacifique. Les Américains, qui connaissent à peu près bien les rapports de forces à Tokyo, n'ont aucune raison de supposer que ce sont leurs amis qui leur préparent la plus amère des potions, et leur manque de vigilance à Pearl Harbor, alors qu'ils sont si attentifs dans la zone de l'isthme de Kra, s'explique avant tout par là.

En définitive, le responsable est bien Hitler... mais non pas en vertu d'une autre théorie conspiratrice, qui verrait partout la main de Berlin. Roosevelt, angoissé et révulsé par la progression nazie en URSS, a fait au deuxième semestre de 1941 des pas de géant vers la guerre, lui qui en faisait auparavant de si mesurés. Son principal engagement est dans l'Atlantique, et il laisse dans le Pacifique des forces bien inférieures à celles de l'adversaire éventuel. Le Japon est tenté d'en profiter pour régler enfin l'"incident chinois", en coupant toutes les voies de ravitaillement de Tchang. Les Etats-Unis ne peuvent ni se désintéresser de l'affaire, ni y investir de gros moyens, d'où ce processus mêlant les négociations, les sanctions économiques et les cliquetis d'armes -processus dangereux qui conduit finalement à une explosion.

Le résultat n'est pas mauvais pour les Etats-Unis, si on regarde au-delà des premières pertes. Il a été obtenu par des moyens en partie inavoués - et, sur le moment, inavouables, par un jeu subtil auquel les membres sourcilleux du Congrès n'auraient pas souscrit sans des palabres qui auraient fait évaporer toute subtilité. En raison d'une particularité de la démocratie américaine, qui ne prévoit aucune possibilité de reporter les élections, même en temps de guerre, des enquêtes ont eu lieu très précocement, à un moment où on ne pouvait tout dire. Puis la mort subite de Roosevelt a fait disparaître le témoin principal et la seule personne qui, en assumant ses responsabilités et en expliquant sa conduite, aurait pu permettre qu'on fît toute la lumière. Le faire après son décès aurait relevé de l'ingratitude envers un mort, aurait fait passer le parti démocrate pour un ramassis d'opportunistes reniant leur sauveur, et aurait troublé la conscience nationale en jetant le doute sur la limpidité de l'entrée en guerre.

D'où la cristallisation du débat en deux écoles sectaires, chacune tirant parti des zones de flou du dossier - l'une pour privilégier une des rares responsabilités claires et distinctes, celle de Kimmel et de Short négligeant leurs défenses antiaériennes, l'autre pour prêter à Roosevelt et à Marshall un plan diabolique. Dans les deux cas aux dépens du Japon, dont tous présentaient l'agressivité comme une donnée constitutive. Il est temps de dépasser ces querelles enracinées dans la politique partisane, et d'écrire l'histoire en tenant compte de toutes les données : il y avait au Japon et dans le Pacifique, en novembre 1941, un entrelacement de forces dont l'attaque de Pearl Harbor n'était qu'un des résultats possibles.

La présente étude ne se veut pas, contrairement à beaucoup de ses devancières, un "jugement final", puisqu'au contraire elle avoue se heurter à de "nouveaux mystères". Ils portent sur les attentes exactes de Roosevelt, sur son probable dissentiment avec Marshall dans la nuit du 6 au 7, sur ses tractations de dernière minute avec les pacifistes japonais : la négociation initiée par le pasteur Jones est assez bien connue dans son versant américain, mais on ne sait rien de son traitement par les dirigeants de Tokyo. Il serait également intéressant de savoir pourquoi le message de Roosevelt à Hiro-hito, qui devait passer par-dessus la tête de Tojo, est finalement porté par lui, avec une lenteur protocolaire qui l'empêche d'avoir le moindre effet sur le cours des choses aux îles Hawaii.

Certes, le surgissement de nouvelles archives sur les renseignements obtenus par l'Angleterre ou les Etats-Unis à propos des mouvements de la flotte japonaise ne saurait laisser l'historien indifférent - mais là n'est sans doute pas le plus intéressant qu'on puisse attendre, dans l'avenir, d'une plus grande transparence des gouvernements et des conservateurs. Car il paraît acquis que les militaires des deux camps ont fait consciencieusement leur travail de camouflage de leurs propres mouvements et d'espionnage de ceux de l'adversaire : il y a eu dans ce domaine des erreurs, mais aucune espèce de trahison. Sur le plan diplomatique en revanche, on a tout lieu de soupçonner un véritable jeu à trois, entre le gouvernement américain et les deux tendances japonaises. Jusqu'à quel point celles-ci se sont-elles séparées? Jusqu'à quel point les Américains l'ont-ils cru? La question du modus vivendi, en particulier, n'a sans doute pas fini de rebondir. Il est tout de même stupéfiant que cette recherche d'un accord provisoire soit initiée simultanément, au début de novembre, dans les deux pays, que des textes similaires ou proches soient élaborés jusqu'à la veille de l'attaque et qu'aucune mise en commun n'ait jamais eu lieu, à notre connaissance, sinon le 3 décembre par l'intermédiaire du pasteur Jones. Les pages caviardées du journal de l'ambassadeur Grew devraient contenir une bonne partie des chaînons qui, de toute évidence, sont actuellement manquants.

La "leçon de Pearl Harbor" a longtemps été tirée de manière étroite. On s'est demandé comment perfectionner les systèmes d'alarme et la coopération entre le renseignement et l'action - d'où, en particulier, la naissance de la CIA. On a projeté le cas du Japon sur celui de l'URSS, puis sur telle zone agitée du Tiers-monde, en se demandant comment réagir à temps si un adversaire foncièrement hostile, mais craignant la puissance américaine, jouait sa chance dans une attaque brusquée.

A présent, il est temps de se rendre compte que le problème est plus complexe, et plus intéressant. Loin de se réduire à la surveillance d'un agresseur potentiel, il consiste à maîtriser une équation aux inconnues nombreuses. Beaucoup de pays sont concernés, en dehors de l'agresseur et de la victime. La situation historique la plus ressemblante appartient en fait au passé : c'est le déclenchement de la première guerre mondiale, en juillet-août 1914. Cinq grandes puissances ont beaucoup joué à se menacer, puis au dernier moment leurs dirigeants politiques prennent peur, voudraient tout arrêter et se précipitent sur les freins, mais ils ne répondent plus, les forces armées ayant pris la parole et n'entendant pas y renoncer de sitôt. La différence est qu'en 1941 une guerre mondiale dure déjà depuis deux ans : les 90% d'habitants de la planète, pour reprendre le chiffre de Roosevelt, qui n'y avaient aucun intérêt sont à présent bien forcés de s'en mêler, ou du moins une majorité d'entre eux, pour remettre en question le triomphe nazi.

L'apaisement dans le Pacifique avantagerait toutes les grandes puissances présentes dans cet océan. C'est le dernier succès de Hitler d'avoir, principalement au moyen du pacte tripartite, semé là-bas une zizanie que l'enchaînement des menaces, des sanctions et des préparatifs n'a pas permis, en définitive, de surmonter. Mais les paroles et les actes de Roosevelt, dissuadant le Japon d'épouser la cause nazie et d'attaquer l'URSS, aboutissent à ce qu'il lance une attaque-surprise, non concertée avec Hitler, alors que les négociations américano-nippones ne sont pas encore rompues. Or, à cette époque, la traîtrise est une spécialité allemande : la propagande américaine peut facilement attribuer l'attentat à l'influence de Hitler, et souder ainsi le pays contre l'ensemble des forces de l'Axe. Le dictateur allemand, en essayant d'utiliser le Japon pour fixer dans le Pacifique les forces américaines, a finalement attiré contre lui-même une foudre vengeresse.


Short biographies of the cited personalities will be inserted here

Weygand

Yamamoto

Kimmel

Tojo

Weygand
Yamamoto
Kimmel
Tojo
Short

Marshall

Hiro-Hito


L'auteur :

Delpla@amgot.org

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