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Les nouveaux mystères de Pearl Harbor

Un livre de François DELPLA



Introduction

Le 7 décembre 1941, à l'aube, dans la rade de Pearl Harbor, la flotte de guerre des Etats-Unis subit l'assaut d'une nuée de bombardiers japonais, acheminés près de là par des porte-avions sans avoir été repérés. Un document, pouvant s'interpréter comme une déclaration de guerre, est remis au gouvernement américain par des diplomates japonais une heure après le début de l'attaque.Des centaines de livres ont été consacrés à cet événement.

Celui-ci est le premier en langue française, et l'un des premiers qui ne soient pas en anglais. A lui seul, ce fait mérite une explication. Le sujet a été traité avant tout sous l'angle de la politique intérieure américaine. Il s'agissait de savoir à quelle(s) carences(s) attribuer un succès aussi complet de la flotte combinée japonaise. Deux écoles se sont affrontées depuis le lendemain du désastre : l'une brode sur les défaillances individuelles et collectives d'un système militaire américain en sommeil depuis 1918, qui tentait de se revitaliser depuis quelques mois, dans la situation créée par les succès des armées allemandes contre la France, la Grande-Bretagne et l'URSS.

L'autre école s'intéresse exclusivement à l'aspect politique des choses. Elle essaye de démontrer que le président Roosevelt, désireux d'entraîner dans la guerre un pays rétif, avait provoqué une agression japonaise pour y parvenir, et plus ou moins consciemment dirigé la foudre vers la base de Pearl Harbor, en sacrifiant celle-ci. On baptise cette école "révisionniste", et on parle à son propos de la conspiracy theory.

La controverse a pris de la vigueur en 1944 à l'occasion des élections, les uns espérant en finir avec le long règne de Roosevelt et de son parti démocrate, les autres défendant sa personne et son action. Les enquétes et les procès se sont succédé tout au long de la campagne, mais la nouvelle victoire démocrate n'a procuré qu'un faible répit : le brutal décès du président, le 12 avril 1945, a incité certains républicains du Congrès à relancer la polémique. Au total, huit enquétes ont eu lieu, qui ont jeté au public une masse de documentation, autorisant les conclusions les plus contradictoires et nourrissant jusqu'à nos jours la querelle. Tous les débuts de décennies, notamment, ont vu fleurir les ouvrages, lorsque les commémorations ravivaient les plaies.

Le sujet mérite d'être repris aujourd'hui en raison méme des conditions dans lesquelles il a été jusqu'ici traité. Une bataille qui a mis aux prises deux pays ne saurait être éternellement racontée du point de vue d'un seul. A plus forte raison si cet événement prenait place dans un conflit planétaire. Il faut donc faire entrer en ligne de compte, et le point de vue japonais, et les rapports de forces entre toutes les grandes puissances.Peu d'hommes ont eu au méme degré que Roosevelt la conscience des enjeux mondiaux de cette guerre. L'historien doit donc, pour mettre en lumière ses motivations, faire le tour du planisphère en se mettant dans la peau d'un président américain.

Quant à l'agresseur, sa politique est, le plus souvent, schématisée à l'extréme. Le Japon n'est pas présenté comme un pays, habité et gouverné par des hommes, mais plutôt comme une réalité physique, une sorte de gaz comprimé qui tend naturellement à l'expansion et à l'explosion. Tout au plus parle-t-on d'une tendance pacifiste dans le gouvernement, incarnée un moment par le premier ministre Konoye, mais vite débordée et neutralisée par des militaires tout uniment agressifs. Ce tableau mérite pour le moins de fortes retouches.Mais, pour décrire avec justesse les spéculations de Washington et celles de Tokyo, il faut aussi franchir les continents et les océans. Le Japon a des relations privilégiées avec l'Allemagne : on l'a dit, et méme un peu trop, en refusant de voir à quel point le gouvernement nippon déçoit, sur des points fondamentaux, les attentes de Hitler. Précisément, à Pearl Harbor, il n'est pas aisé de déméler dans quelle mesure le Japon satisfait l'Allemagne et dans quelle me sure il la dérange. Quant aux Etats-Unis, leur partenaire principal est l'Angleterre et, là aussi, on a sous-estimé les contradictions et les conflits d'intéréts, particulièrement nets dans l'océan Pacifique, à propos duquel la correspondance entre Roosevelt et Churchill connnaît ses plus beaux orages.

Une théorie est apparue récemment, suivant laquelle le rôle du Premier Britannique a été déterminant dans la genèse de Pearl Harbor, soit qu'il ait par des informations spéciales entraîné le 26 novembre un raidissement de l'attitude américaine (version de Layton #1), soit au contraire qu'il ait caché ces mémes informations et trahi Roosevelt pour mieux l'entraîner dans la guerre (version de Rusbridger #2). La deuxième théorie est manifestement fausse, la première plus digne d'examen, mais toutes deux ont le mérite d'attirer l'attention sur l'attitude britannique, direction de recherche jusque là trop négligée.

Le facteur soviétique, enfin, est déterminant. Pearl Harbor survient six mois après une autre attaque-surprise, celle de Hitler contre l'URSS, le pays immense, au régime politique honni de tous les autres, qui sépare l'Allemagne et le Japon. L'évolution de ce théâtre d'opérations, la perception qu'on a de son avenir et les souhaits qu'on formule à cet égard dans les diverses capitales ne peuvent rester sans influence sur les événements du Pacifique, et cependant peu d'ouvrages établissent un lien, ne serait-ce qu'entre l'expédition de Pearl Harbor et l'effort strictement contemporain de Hitler pour prendre Moscou avant l'hiver #3.

On peut dater de 1985 le début d'un renouvellement dans les études sur l'agression japonaise. Cette année-là, l'ouvrage de l'amiral Layton abordait de façon neuve, comme on l'a dit, le rôle de la Grande-Bretagne, mais il donnait aussi sur toute la crise américano-japonaise le point de vue argumenté d'une personne bien renseignée, qui avait vécu les événements à Pearl Harbor méme et fréquenté par la suite les archives, notamment celles qui ont été ouvertes en 1979. En 1986, le livre regroupant les papiers du général Marshall #4, s'il s'avère peu éclairant sur les faits et gestes du chef supréme américain dans la période précédant l'assaut, a permis de préciser son état d'esprit, en donnant notamment le récit d'une réunion secrète entre lui et quelques journalistes, le 15 novembre 1941.

Pendant la méme période, l'historien japonais Akira Irye a livré un travail de réflexion #5, alors que ses compatriotes en étaient restés à l'établissement des faits. Mais deux publications toutes récentes ont apporté plus encore. Elles ont bouleversé le champ documentaire, jusque là écrasé par les quarante volumes des enquétes officielles. Il s'agit d'abord des Pearl Harbor Papers #6. Gordon Prange avait écrit l'ouvrage sur Pearl Harbor #7 qui présentait le mieux le versant japonais des choses. L'auteur avait pu l'étudier à loisir sur place dans l'immédiat après-guerre, recueillant beaucoup de documents et de témoignages.

Treize ans après sa mort, ses collaborateurs Donald Goldstein et Katherine Dillon se sont décidés à publier intégralement les textes qu'il n'avait fait que citer, signés notamment du concepteur et chef de l'attaque, l'amiral Yamamoto, et de celui qui avait mis au point tous les détails, le commandant Genda. Cela donne un livre passionnant et, à bien des égards, très neuf.

Le point de vue américain, lui aussi, a été renouvelé par un livre, celui du juriste Henry Clausen, chargé en 1945 d'une importante enquéte, avec de grands pouvoirs d'investigation. Ses procès-verbaux figuraient dans l'un des quarante volumes officiels mais ils avaient été assez peu remarqués. En 1992, il publie un récit très vivant de ses interrogatoires #8, ajoutant beaucoup de détails sur l'état d'esprit des militaires américains qui en étaient l'objet. C'est là, enfin, le fil d'Ariane qui permet de se repérer dans le maquis des enquétes de 1944-46, d'en lever les contradictions et de se faire une idée définitive d'un certain nombre de faits, méme si on ne partage pas toutes les conclusions de l'auteur.

Le présent livre est né de la lecture de ces travaux, et de la constatation qu'aucun ne parvenait à changer notre vision des choses - alors que tous fournissaient des matériaux pour cela. Peu à peu s'est dégagée une image nouvelle, et une explication inaperçue a pris forme. Elle ne lève pas toutes les interrogations et en suscite de nouvelles. Mon ouvrage ne se veut pas un jugement définitif, mais un jalon dans une controverse qui n'est pas près de se terminer, et une invitation à faire surgir de nouveaux documents - particulièrement au Japon et dans certains pays neutres comme l'Espagne ou la Vatican.On ne trouvera pas, ici, beaucoup de dépouillements d'archives inédites.

C'est que l'histoire de Pearl Harbor souffre plutôt, à cet égard, d'un trop-plein que d'un manque. A moins qu'il ne s'agisse de pièces qui pourraient être vraiment éclairantes, montrant les renseignements parvenus aux directions britanniques et américaines sur les mouvements de la flotte et de l'aviation japonaises. Mais elles semblent, du côté américain, avoir été détruites et, du côté britannique, rester hermétiquement secrètes.

Le gouvernement anglais a bien, en 1993, pour faire pièce aux accusations lancées contre Churchill, autorisé la consultation de nouveaux dossiers : ceux-ci ont été visités pendant la rédaction de ce livre et en ont enrichi certains aspects, mais sur les positions des forces armées japonaises ils sont parfaitement muets - ce qui veut dire qu'on nous cache encore quelque chose car, si le Premier ministre ignorait la menace pesant sur Pearl Harbor, il était certainement informé d'autres déplacements de soldats nippons.

Ce livre est, enfin, l'un des premiers à ne pas s'autoriser d'une participation quelconque de son auteur aux événements ou à leurs suites immédiates. En effet, de Morrison à Clausen en passant par Prange, Layton et la bibliographie britannique, les ouvrages de base ont presque tous été signés ou cosignés par des militaires, chargés de missions diverses sur le théâtre du Pacifique pendant la deuxième guerre mondiale, ou juste après. Il est temps, sans doute, qu'une génération de purs historiens prenne le relais et que la participation aux événements cesse d'être un sésame.

Parmi les personnes qui m'ont aidé dans ce travail d'un conseil ou d'un avis, méme et surtout critique, achivistes, historiens, éditeurs, journalistes, je tiens à remercier particulièrement ceux dont la fidélité a prouvé un attachement sans faille à la libre recherche historique :


#1 Edwin T.Layton, Roger Pineau et John Costello, And I Was There, New-York, 1985.

#2 J. Rusbridger et E. Nave, Betrayal at Pearl Harbor / How Churchill lured Roosevelt into WW II, New-York 1991, tr. fr. La trahison de Pearl Harbor / Comment Churchill entraîna Roosevelt dans la guerre, Pygmalion 1992.

#3 Une heureuse exception : Stanley Weintraub, Long Day's Journey into War, Truman Talley Books-Dutton, 1991. Le livre s'ouvre sur une carte du front russe et rappelle fréquemment ce qui s'y passe.

#4 The Papers of George Catlett Marshall, vol. 2 "We Cannot Delay", Johns Hopkins, 1986.

#5 particulièrement The Origins of WWII in Asia and the Pacific, New-York, 1987.

#6 The Pearl Harbor Papers, publiés par Donald M. Goldstein et Katherine V. Dillon, Brassey's, 1993.

#7 Gordon W. Prange, Donald M. Goldstein et Katherine V. Dillon, At Dawn We Slept, McGraw-Hill Book Company, 1981. L'édition utilisée est celle de 1991, avec une postface de D. Goldstein et K. Dillon, Penguin Books.

#8 Henry C. Clausen et Bruce Lee, Pearl Harbor Final Judgment, Crown Publishers, 1992 et Leo Cooper, 1993. cité par G. Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, Laffont, 1990, p. 967-968. cf. Henry C. Clausen, op. cit., p. 189.

Pearl Harbor Hearings Website



Delpla@amgot.org

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