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La Baie des Perles est d'abord un don de la nature : la rivière du méme nom se jette dans une rade de l'Ile d'Oahu, la moins montagneuse de l'archipel volcanique des Hawaii et l'un des séjours de prédilection des humains, depuis l'arrivée des premiers migrants polynésiens.
Pour les Européens qui explorent au XVIIIème siècle l'océan Pacifique, on est là au bout de la Terre : Cook arrive en 1778, baptise "Sandwich" le chapelet d'Iles et s'y fait tuer l'année suivante. C'est que les indigènes défendent, outre leur langue, leur souveraineté. Elle est menacée par la France dans les années 1830, par l'Angleterre ensuite. Puis la géographie reprend ses droits : la jeune république des Etats-Unis, distante seulement de 37OO kilomètres, entame son expansion dans le Pacifique, jalonnée par la conquéte de la Californie en 1848 et l'achat de l'Alaska avec son prolongement, les Iles Aléoutiennes, en 1867. Hawaii est comme la pince gauche d'un outil dont les Aléoutiennes seraient la droite.
Peu à peu les bateaux qui font relâche à Honolulu, péchant la baleine, livrant des fourrures à la Chine ou amenant des produits chinois aux Etats-Unis, deviennent majoritairement américains. En 1875 le roi de Hawaii doit accepter un traité de protectorat, qui réserve aux Etats-unis l'usage de Pearl Harbor, tant pour leur commerce que pour leurs installations militaires. En 1893, la reine qui lui a succédé est déposée au profit d'une république dirigée par des colons américains, et le 7 juillet 1898 Washington proclame l'annexion du pays.
Celui-ci devient ainsi une zone frontalière, séparant le territoire sur lequel les Etats-unis plantent leur drapeau des pays dont ils doivent respecter l'indépendance, et éventuellement se méfier : le plus proche est le Japon, distant de 5000 kilomètres. L'amiral Mahan est alors le principal théoricien de l'impérialisme américain naissant. Voici ce qu'il écrit de nos Iles :(...) Hawaii, dans l'étude générale du Pacifique, est un point stratégique de première importance. C'est un grand centre de mouvement, une station incomparable à mi-chemin entre l'Amérique et l'Asie, une position avancée d'où l'on peut très bien mener une action offensive, une base d'opérations pour s'approvisonner et se réparer; mais pour surveiller le commerce, elle rendra moins de services, car, tout autour, le champ est vaste pour qui veut l'éviter. D'un autre côté, lorsqu'on possède ces Iles, on leur donne, par le fait méme, une valeur défensive qui s'ajoute à leur valeur offensive, car on en exclut l'ennemi, au ssi bien pour une action de guerre que pour une action commerciale.
Mahan indique ici, et l'extréme valeur de la position, et son talon d'Achille : on peut y accumuler des provisions de toutes sortes et des forces de toute nature - et on le fera de plus en plus au fur et à mesure que grandira la menace japonaise. Mais les Iles sont loin de tout : l'ennemi n'est donc pas tributaire de ces points de passage obligés qui font la valeur de beaucoup de positions plus proches des côtes, permettant de repérer la progression d'un adversaire. Un ennemi de l'Amérique peut profiter de la situation de Hawaii en plein océan pour dérober son commerce aux coups et aux regards. De méme, pouvons-nous ajouter, un ennemi en route vers les Etats-Unis peut très bien passer ailleurs; et un ennemi en route vers Pearl Harbor pourrait n'être pas repéré à temps.
L'art qu'il faut ici déployer est vieux comme la guerre : c'est celui du renseignement. On doit s'efforcer de voir l'ennemi, par des reconnaissances - mission confiée principalement à l'aviation à partir de la première guerre mondiale. On doit scruter ses intentions : ce travail sera donné surtout aux décrypteurs des codes secrets, nouveaux spécialistes militaires apparus eux aussi, sous leur forme moderne, pendant la Grande guerre.
Le climat est tropical, ce qui favorise le développement du tourisme : la grande plage de Waikiki occupe le front de mer à l'est de la capitale Honolulu, que Pearl Harbor borde vers l'ouest. Si en 1941 la lenteur du transport maritime décourage les vacanciers extérieurs, si les premiers hydravions de ligne, les fameux "Clipper", transportent surtout des administrateurs et des hommes d'affaires, en revanche les soldats et les marins de la base ne manquent pas de distractions.
Pearl Harbor est donc dans une situation paradoxale : c'est à la fois un poste avancé, contre le Japon, la Russie et toute puissance qui voudrait faire de l'ombre aux Etats-Unis dans cet océan, et une zone tranquille, sous-peuplée, exotique, où les militaires de toutes armes disposent de place pour leurs cantonnements et leur entraînements, où la distance, aidée par d'énormes fortifications, crée une impression de grande sécurité.
La personnalité des deux militaires qui y commandent en 1941 reflète cette dualité : l'amiral Kimmel, chef de toute la flotte du Pacifique, est un brillant combattant, d'esprit offensif. Le général Short qui, lui, n'a qu'un commandement local, est placé là au contraire par son chef, Marshall, pour son aptitude à organiser l'entraînement. Kimmel ne devrait d'ailleurs pas être là. L'amiral commandant l'escadre du Pacifique réside en temps de paix à San Diego (Californie), où mouillent la plupart de ses bateaux. Mais on n'est plus en temps de paix : la flotte s'est installée à Pearl Harbor depuis avril 1940 pour parer à des dangers qui s'accumulent. Il est temps de montrer quels jeux de forces préparent la foudre qui va s'abattre, un matin ensoleillé de décembre.
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