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Le Grand Echiquier

l'Amérique et le reste du monde
de Zbigniew Brzezinski
Propos recueillis par ISABELLE GIRARD

IDEES, L'Evenement du jeudi du 8 au 14 janvier 1998 pages 50-51

« Je peux être franc puisque je suis francophile : je trouve que la France souffre d'un complexe de supériorité et que cela lui donne parfois des idées bizarres. [...] Je sais que Paris veut en prendre le leadership absolu. »

Quand Brzezinski fait l'éloge de l'arrogance américaine...

« Que serait la France sans l'Oncle Sam ? »

L'ancien conseiller à la sécurité du président Carter livre dans le Grand Echiquier sa vision des relations internationales que domine une Amérique toute-puissante.


Edj : Pourquoi avez-vous écrit ce livre ?
Zbigniew Brzezinski : Pour me démarquer des clichés habituels sur la globalisation des relations internationales, sur l'interdépendance, etc. Et pour décrire un phénomène unique : l'hégémonie planétaire des Etats-Unis.
Edj : Ce qui frappe dans votre livre, c'est l'arrogance avec laquelle vous l'affirmez.
Z.B. : Parfois, la réalité est arrogante. Je suis certain de ce que j'affirme. Imaginez ce qui se passerait si l'Amérique retirait ses troupes de Corée ou sa marine du golfe Persique ? Imaginez ce qui se passerait si les institutions financières créées par les Etats-Unis ne finançaient plus les déficits japonais, coréen, mexicain ? Ce serait la banqueroute et le chaos.
Edj : Depuis la chute du mur de Berlin et l'effondrement de l'Urss, plus personne ne vous fait d'ombre. Le monde tel qu'il est devenu vous convient-il ?
Z.B. : Ce sont plutôt de bonnes nouvelles. Aujourd'hui, nous soutenons l'Europe pour qu'elle devienne un véritable partenaire et qu'elle cesse d'être un protégé volontaire. Nous aidons la Russie à sortir du trou, la Chine à entrer dans le système international, le Japon à conserver un pouvoir régional.
Edj : En un mot, l'Oncle Sam ne chôme pas !
Z.B. : Ce sont des objectifs stratégiques très importants qui nous permettront à terme de partager le pouvoir.
Edj : Le krach japonais et les difficultés de la Corée du Sud sont-ils un grain de sable dans votre construction si bien huilée ?
Z.B. : C'est juste un coup dur pour ceux qui ont une vision extrêmement simpliste de l'économie mondiale. Il y a quinze ans, on écrivait que le Japon allait supplanter l'Amérique. Aujourd'hui, nous avons la tentation d'élever la Chine au rang de superpuissance. C'est ridicule. Il lui faudra un bon demi-siècle avant d'accéder à ce rang. Ces supputations viennent souvent de journalistes qui ont un peu trop le nez sur le guidon.
Edj : Dans votre schéma, quel rôle joue l'Europe ?
Z.B. : Pour le moment, il n'y a pas d'Europe. Où est le pouvoir politique ? Y a-t-il une instance décisionnaire ? Bien sûr, j'espère que l'Europe va prendre forme. Je sais que, pour certains hommes politiques français, la France se confond avec l'Europe. On sent d'ailleurs que Paris veut en prendre le leadership à tout prix. Ce qui l'a poussé par le passé à agir de manière peu opportune.
Edj : Vous n'approuvez pas la manière dont nous construisons l'Europe ?
Z.B. : Je peux être franc puisque je suis francophile : je trouve que la France souffre d'un complexe de supériorité et que cela lui donne parfois des idées bizarres. Vous voulez construire l'Europe, avec les Allemands, puis avec les Russes, puis avec les Polonais et ainsi de suite, mais surtout vous voulez construire l'Europe contre l'Amérique. En plus, vous oubliez que vous êtes les seuls à trouver la prédominance américaine encombrante.
Edj : Vous ne trouvez pas que vous allez un peu loin ?
Z.B. : Non. Aujourd'hui, au lieu de vous concentrer sur ce qui est important -- la construction européenne, l'élargissement de l'Otan, la création d'un partenariat entre la France et les Etats-Unis --, vous passez votre temps à essayer de déjouer cette fameuse hégémonie américaine. Vous n'avez pas encore accepté que vous êtes une puissance moyenne. Ni plus ni moins. Pour la France, l'Europe parviendra à réaliser son unité et son indépendance à deux conditions : que le processus se déroule sous sa conduite et qu'il s'accompagne d'une réduction graduelle de l'emprise de l'Amérique sur le Vieux Continent. La France a deux dilemmes : comment préserver l'indispensable engagement américain en Europe tout en le réduisant ? Et comment poursuivre la politique du couple franco-allemand tout en limitant le leadership allemand ?
Edj : Et si ces questions étaient les bonnes ?
Z.B. : Que de manoeuvres inutiles ! Regardez comment Paris est prêt à jouer de toutes les ressources tactiques que lui offrent ses liens avec la Russie pour gêner les initiatives américaines en Europe. La France est disposée à raviver la vieille entente franco-britannique pour contrebalancer la primauté de plus en plus affirmée de l'Allemagne en Europe. Mais c'est inutile. L'Allemagne sait bien qu'elle ne peut construire l'Europe seule. Tout cela nous fait oublier que nous devons construire un grand pôle européen qui devienne un partenaire objectif de l'Amérique.
Edj : Dans votre livre, vous paraissez très pragmatique, très imprégné de realpolitik. Mais, sous Jimmy Carter, vous étiez le « défenseur des droits de l'homme ». Expliquez-nous ce paradoxe.
Z.B. : Il n'y a pas de paradoxe. J'ai mis au point cette doctrine en accord avec le président Carter, car c'était la meilleure façon de déstabiliser l'Urss. Ça a marché. L'Urss et tous ses satellites -- Cuba, l'Afghanistan, l'Ethiopie -- étaient une menace pour la paix. Avoir toutes ces têtes nucléaires pointées vers nous, ce n'était pas une situation très stable.
Edj : Dans votre livre, vous ne parlez pas de l'Afrique.
Z.B. : Je respecte le pré carré de la France. Plus sérieusement, je ne traite que de l'Eurasie. Le pays qui sera en compétition avec les Etats-Unis est en Eurasie.
Edj : Le drame algérien ne fait pas partie de vos préoccupations ?
Z.B. : Non, c'est votre problème.
Edj : Pour l'Amérique, ce n'est pas grave ?
Z.B. : Pas plus que ne l'est, pour vous, la question mexicaine. Pourtant, c'est aussi dramatique. L'Algérie pose le problème de l'intégrisme. Le Mexique, celui d'un narco-Etat. De plus, je crois qu'on profite du drame algérien pour exagérer le problème intégriste. Et puis, surtout, le problème algérien n'est pas uniquement religieux. C'est celui d'un pays aux prises avec une démographie galopante, un taux de chômage élevé et un système politique qui s'effondre.
Edj : Clinton a-t-il les qualités requises pour gérer cette situation sans précédent d'une Amérique toute-puissante ?
Z.B. : Bien sûr. Il le montre tous les jours. Mais, plus que la personnalité du président, la question est de savoir dans quel état d'esprit se trouve la société américaine. Avant, la menace soviétique la maintenait en éveil. Va-t-elle maintenant se refermer sur elle-même ?

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